Lorsque La Horde a lancé l’idée d’une manifestation antifasciste autour de la date du 6 février avec comme slogan "L’antifascisme est l’affaire de toutes et tous", c’était dans un esprit d’ouverture : nous voulions montrer que lorsque l’extrême droite occupe la rue, ce n’est pas simplement aux antifascistes militants de se mobiliser, mais que l’appel devait concerner toutes celles et tous ceux qui d’une façon ou d’une autre lutte contre toutes les discriminations et toutes les dominations. Des féministes, des lycéens, des anarcho-syndicalistes, des antifascistes (quand même !) ont répondu à l’appel et se sont engagéEs, tandis que la plupart des organisations "traditionnelles" ont préféré faire la sourde oreille. Des antispécistes, des militants pro-palestiniens nous ont également demandé s’ils pouvaient participer à la manifestation, et nous avons bien entendu accepté ; nous avons également donné la parole pendant la manifestation à une militante pro-palestinienne pour qu’elle puisse expliquer sa présence. CertainEs n’ont pas compris la présence de la banderole "Contre le fascisme et le sionisme", et, sans venir nous en parler, nous en ont fait le reproche ; d’autres, là encore sans chercher à en discuter avec nous, ont cru que nous n’assumions pas sa présence, qu’elle nous aurait été imposée… La mauvaise foi des uns et des autres, l’immédiateté des réseaux sociaux ont fait le reste, et une mini-polémique s’est mise à enfler, éclipsant au passage l’information principale de cette manifestation, à savoir que c’était la plus importante en terme de participantEs de l’antifascisme autonome sur la capitale depuis près de 15 ans (en dehors des hommages rendus à Clément). Nous n’avons pas estimé avoir à nous justifier sur la présence de camarades antisionistes clairement non-antisémites dans la manifestation : le site Quartiers libres l’a fait, et nous nous permettons de reproduire leur texte ici, car il nous semble à même d’apporter un éclairage suffisamment explicite pour couper court à toute polémique. Pour nous en tout cas, le débat est clos, et nous n’avons pas l’intention de perdre du temps en discussions stériles : nous préférons continuer à lutter en bonne intelligence avec les differents groupes et collectifs qui participent de l’antifascisme autonome.

La manifestation antifasciste du 9 février dernier (commémoration des manifestations antifascistes de 1934) donne lieu à des débats tournant autour de la participation au cortège de manifestants ayant soutenu la cause palestinienne derrière une banderole « Contre le fascisme et le sionisme ». Plusieurs messages ou commentaires ont ainsi été envoyés sur des réseaux sociaux, blogs ou sites d’informations militants, qui critiquent ce soutien des militants antisionistes au combat antifasciste.

Le principal reproche qui circule vise le fait que les mots « sionisme » et « fascisme » figuraient sur une banderole. Ce lien n’est pourtant guère surprenant de la part de militants qui soutiennent la cause palestinienne lorsqu’ils se trouvent participer à une marche antifasciste. Le slogan « Contre le fascisme et le sionisme » peut poser question, bien sûr, mais il s’agit d’une question qu’il faut entendre et non condamner priori : comment et pourquoi, dans la France d’aujourd’hui, passe-t-on systématiquement d’une volonté de jonction de luttes politiques par les uns, à l’imputation par d’autres d’une analogie jugée dangereuse voire infamante ? Les critiques indignés ont vu dans cette banderole ce qu’ils désiraient, peut-être même ce qu’ils fantasment. Ils dénoncent, horrifiés, un amalgame entre le sionisme et le fascisme qui serait le masque de l’antisémitisme.

Ignorent-ils que plusieurs mouvements dans l’histoire ont revendiqué ce double combat antifasciste et antisioniste, de même que d’autres se sont affirmés antifasciste et sioniste, fasciste et antisioniste ou encore fasciste et sioniste ? Être contre le fascisme et le sionisme est moins aberrant ou incompatible qu’être libertaire et défendre l’Etat israélien. Ce qui apparemment scandalise, c’est cette mise en avant de la lutte antisioniste « dans le contexte actuel » franco-français.

Depuis plus de dix ans les dénonciateurs d’un « nouvel antisémitisme », à grand renfort médiatique, tentent d’amalgamer islam, antisionisme, antisémitisme, immigrés et gauchistes. Cet amalgame sert avant tout une partie des droites radicales qui, draguant la « communauté juive », se trouvent subitement « lavées » de tout antisémitisme et peuvent désormais se présenter comme le meilleur rempart face aux musulmans, et donc comme le meilleur adversaire du supposé antisionisme/antisémitisme. Mais cet amalgame n’est pas moins utile aux véritables trafiquants d’antisémitisme, puisqu’il leur permet, sous couvert d’antisionisme, de vendre leur fausse érudition, leurs spectacles, leurs produits dérivés, leurs plats préparés et autres breloques à des sympathisants de la cause palestinienne, des anti-imperialistes et des gauchistes en déshérence. Ces authentiques antisémites, en prenant le soin d’incarner l’équation « antisionisme = antisémitisme », ne font que fortifier la propagande des soutiens inconditionnels d’Israël qui visent à marquer toutes oppositions au sionisme du sceau de l’antisémitisme. Enfin, cette formule magique permet à une partie des politiques et du monde intellectuel et médiatique français de stigmatiser à peu de frais les musulmans, les quartiers populaires, les mouvements de gauches, etc. Les contempteurs de la manifestation antifasciste du 9 février semblent avoir parfaitement intégré ces discours dominants qui fait de toute opposition au sionisme une manifestation d’antisémitisme.

À leurs yeux, la présence sur une banderole des mots « sionisme » et « fascisme » – rendus au demeurant vague par leurs histoires et de leurs instrumentalisations multiples – ne peut que signifier « juif = nazi ». Ceci serait en outre confirmé par l’utilisation du slogan : « Paris-Gaza : Antifa ! », qui rappellerait le « À Paris comme à Gaza, intifada » scandé par le G.U.D. et divers groupuscules nationaux révolutionnaire (N.R.) dans les années 1990. Ces derniers, par logique propre et par imitation des gauches radicales, en étaient effectivement venus à se revendiquer pro-palestiniens et anti-impérialistes. Le slogan « Paris-Gaza, Antifa » serait par conséquent hautement suspect. Mais avec cette logique, autant abandonner tous les symboles de gauche puisque ceux-ci ont presque tous été repris et détournés par les droites radicales – logo de l’Action antifasciste compris, actuellement utilisé par les Nationalistes autonomes.

Il ne s’agit pas de nier les problèmes posés par la séduction exercée par les antisémites, mais au contraire de se battre pied à pied pour ne pas laisser les luttes et les symboles de ces luttes aux droites radicales. Se les réapproprier, les repenser, les réinvestir de sens permet d’éviter que les militants sensibles au sort de la Palestine – puisque c’est d’eux dont il s’agit dans le cas présent – n’aient comme seule option le théâtre de la Main d’Or ou les boutiques d’Égalité et Réconciliation. Quant aux pétitions de principe sur fond de vagues connaissances historiques mal digérées, le tout enrobé d’une indignation pleine de contradictions et d’une logorrhée verbale pathétique dans tous les sens du terme, elles n’apportent rigoureusement rien.