Le quotidien catho tradi et nationaliste qui a fêté en janvier dernier ses 40 ans d’existence, a cessé de paraître en juin dernier. Alors qu’un numéro 0 d’une nouvelle formule hebdomadaire vient de paraître, on vous propose, afin de mieux comprendre d’où il vient, une série d’articles sur l’histoire de Présent, qui est suffisamment singulière pour être racontée, et qui permettra de mettre en perspective cette nouvelle version du titre.

À gauche, le numéro 0 du quotidien Présent, paru le 22 novembre 1981. À droite, le numéro 0 du "nouveau" Présent hebdo présenté le 4 septembre 2022.

10 mai 1981 : le candidat socialiste François Mitterrand est élu président de la République, et un gouvernement se met en place qui comprend quatre ministres communistes. À droite, on s’inquiète pour ses privilèges, mais à l’extrême droite, c’est carrément la panique.

Dès les premiers jours, la presse de droite et d’extrême droite (ici le numéro de Minute du 27 mai 1981) vont se déchaîner contre le nouveau gouvernement socialiste.

Après mai 68 et la légalisation de l’avortement, cette victoire du camp progressiste et égalitariste (dont on verra par la suite qu’elle fut toute relative) semble mettre le dernier clou sur l’espoir de nos nationalistes de voir ressusciter la France de leurs rêves : celle de Vichy.
Mais certains y voient au contraire un électrochoc qui doit accélérer la mise en place d’outils de "résistance". Bernard Antony est de ceux-là.

Bernard Antony de nos jours.

Membre de la Jeunesse Etudiante Chrétienne (JEC), il affirme son militantisme pro-Algérie française alors qu’il est encore mineur [1] ; il fait ses premiers pas politiques au sein de la Fédération des Étudiants de Toulouse liée à la Fédération des Étudiants Nationalistes (FEN) puis au Comité Tixier-Vignancour, avant de rejoindre dans les années 1960 le Mouvement Jeune Révolution (MJR) puis le Groupe action jeunesse (GAJ), tous deux d’inspiration solidariste.

C’est que le bonhomme, qui se définit lui-même comme « anticommuniste primaire, viscéral et systématique » [2] souhaite lutter contre la subversion que représente le syndicalisme de classe. Sous le pseudonyme de Romain Marie, il crée dans ce sens un réseau de cercles locaux, laïcs mais d’inspiration catholique, un peu sur le modèle d’Ictus avec lequel il est en concurrence. Il organise ensuite des universités d’été, pour finalement créer en 1979 le Centre Henri et André Charlier, puis un an plus tard les comités Chrétienté-Solidarité, proches du FN mais indépendants.

En mars 1975, Antony avait fondé un mensuel, intitulé Présent présenté comme l’organe du Centre national de Coordination des Comités d’action politique et sociale (CAPS) basé à Castres, et se revendiquant «  journal d’appel au rassemblement de la chrétienté et des forces de résistance au totalitarisme ».

Premier numéro du mensuel Présent, daté de mars 1975.

Le nom du journal serait une référence au fondateur de la Phalange espagnole, José Antonio Primo de Rivera, qui, au moment d’être exécuté en 1936 par les Républicains, répondit « présent » à l’appel de son nom.

Article hagiographique paru dans le mensuel Présent lors de la mort du dictateur espagnol en novembre 1975.

La revue antifasciste Article 31, dans son édition de juin 1987, avait donné comme autre source d’inspiration un hebdomadaire collaborationniste lyonnais paru entre décembre 1941 et juillet 1944 intitulé « l’hebdomadaire de la France Nouvelle » qui se transforma en « hebdomadaire politique et littéraire », sous le nom de… Présent.

Une source d’inspiration pour le Présent des années 1970-1980 ?

La rédaction du mensuel est « ouverte » : on n’y trouve pas que des cathos tradis, des ex-OAS ou encore des royalistes, on peut aussi y lire la prose de Daniel-Louis Burdeyron, qui représente plutôt la branche nazie de la famille [3]

Quelques exemples de "une" du mensuel Présent.

Après 65 numéros parus, le mensuel Présent cessera de paraître en mars 1982, soit deux mois après le lancement du 1er numéro du quotidien Présent.

Quand le mensuel Présent fait de la pub pour le quotidien Présent

À l’époque, l’idée de lancer un quotidien propre au camp nationaliste est dans l’air : mais Antony est un militant, pas un journaliste, et pour faire vivre un quotidien, il lui faut des gens capables d’écrire à plein temps.

Aussi, en 1981, lors de l’université d’été du Centre Charlier à Fanjeaux dans l’Aude, Bernard Antony en discute avec Jean Madiran et François Brigneau, lors d’une soirée consacrée à Robert Brasillach, rédacteur en chef du journal collaborationniste et antisémite Je suis partout.
L’idée est de lancer un quotidien national-catholique, presque 40 ans après l’arrêt de celui de l’Action française, dont la parution a cessé en 1944. Fondé en 1908 et dirigé par Charles Maurras, l’organe officiel du mouvement royaliste éponyme se singularise tout au long de son existence par l’usage immodéré de la diffamation, l’usage de faux documents et un antisémitisme forcené.

Numéro du 5 juin 1936 de L’Action française en réaction à la mise en place du gouvernement de Léon Blum…

Durant l’Occupation, le journal se met au service du régime de Vichy (l’un de ses journalistes, Jacques Delebecque, est employé au service de propagande) et relaie les dépêches des nazis, tandis que dans ses colonnes Maurras appelle à exécuter les résistants et leurs familles. C’est donc assez logiquement que le titre est interdit pour collaboration avec l’ennemi.
Faire appel à Jean Madiran, dans cette perspective, est donc logique : né en 1920, et de son vrai nom Jean Arfel, Madiran fut le secrétaire de Charles Maurras, reçut des mains du maréchal Pétain la francisque, et fut surtout le principal théoricien laïc de l’intégrisme catholique (Maurras l’avait d’ailleurs désigné comme l’un de ses disciples). Écrivain et journaliste, il publie sous l’Occupation différentes revues maurassiennes [4], et a été l’un des initiateurs des Écrits de Paris et un rédacteur régulier de Rivarol dans les années 1950 [5]. En 1956, il fonde la revue Itinéraires, qui cherchait à imposer au sein de l’Église un discours antilibéral et antimoderniste.

C’est dans cette perspective qu’il s’est rapproché du Centre Charlier et de Chrétienté-Solidarité. Comme Antony, c’est un catholique traditionaliste, mais qui souhaite rester à l’intérieur de l’Église, « dans Rome ».

Madiran prend la parole à un meeting d’Amitié française [Source : Reconquête].

Madiran va être le directeur de la rédaction de Présent jusqu’en 2007, puis, à partir de cette date, directeur émérite et simple collaborateur, jusqu’à sa mort en 2013 : il est le seul des cinq co-fondateurs à être resté aussi longtemps aux commandes du projet.

Dans la dédicace qu’il fait à Bernard Antony en août 1980 de son livre Pius Maurras (reproduite par la revue Reconquête), Madiran s’inscrit clairement dans la filiation du quotidien de l’Action française.

François Brigneau s’inscrit lui aussi dans la même histoire vichyste : né en 1919, et de son vrai nom Emmanuel Allot, il fut lui membre du Rassemblement populaire national (RNP) de Marcel Déat et a rejoint la Milice en 1944 ; arrêté à la Libération, il est interné à la prison de Fresnes. Libéré en 1945, il poursuit une carrière de journaliste sous le pseudonyme de Julien Guermec dans des journaux conservateurs (il est ainsi le seul de la future équipe de Présent à avoir une expérience de la presse quotidienne). Il écrit aussi dans diverses revues d’extrême droite, sous le nom de plume de François Brigneau. Il fait partie de l’équipe qui lance Rivarol, avant de devenir le rédacteur en chef de Minute là aussi au moment de son lancement.

François Brigneau (en bas à gauche) à un meeting du FN en 1973.

Mais Brigneau est aussi un militant politique : il est l’un des fondateurs d’Ordre nouveau, il œuvre ensuite pour la fusion de ce qui devient, en 1972, le Front national, qu’il quitte deux ans plus tard pour le Parti des Forces Nouvelles (PFN). Durant cette période, il collabore à de nombreuses publications nationalistes [6]

Brigneau et Antony en 1979.

Les deux complices d’Antony ne sont plus tout jeunes : c’est à l’heure de la retraite que Madiran et Brigneau se lancent dans l’aventure, le premier pour longtemps, le second pour quelques années seulement.

Jean Madiran et François Brigneau dans les locaux de Présent [Source : Echo de la Presse et de la Publicité, décembre 1984.]

Les discussions entre les trois hommes se poursuivent tout au long de l’automne 1981, auxquelles sont associés Hugues de Blignières, alias Hugues Kéraly.

Hugues Kéraly

Né en 194, il est le fils du colonel Hervé Le Barbier de Blignières (chef d’état-major de l’OAS métro), un collaborateur d’Itinéraires, la revue de Madiran, et qui avait, lui aussi, l’idée de lancer un quotidien nationaliste dès 1977. Il sera le rédacteur en chef du journal durant ses deux premières années d’existence.
Enfin, un dernier membre rejoint le cercle des fondateurs du journal, pour sa partie administrative (il n’écrira que très exceptionnellement dans le journal) : Pierre Durand.

Pierre Durand au travail à la rédaction de Présent.

Né en 1933, il milite au sein des étudiants de la Restauration Nationale (Action française) de 1949 à 1951 et a été membre du Comité de la Corpo de droit sous la présidence de Jean-Marie Le Pen. Dans les années 1950, il est secrétaire administratif de l’Union de défense des commerçants et artisans (UDCA) de Pierre Poujade, membre du Front national pour l’Algérie française (présidé par Jean-Marie Le Pen) ; dans les années 1960, on le retrouve chargé de l’organisation des réunions publiques du Comité Tixier Vignancour. À la même époque, il participe en 1963, avec Jean-Marie Le Pen et l’ex-Waffen SS Léon Gaultier, à la création de la Société d’Études et de Relations Publiques (SERP), qui est à l’origine, comme son nom l’indique, une entreprise de relations publiques mais qui va surtout se développer comme éditrice de disques politiques, à son initiative. En effet, alors que l’activité de l’entreprise ne décolle pas, Durand a l’idée de diffuser dans les milieux pro-Algérie française un disque de la plaidoirie de l’avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour pour la défense du général Salan, chef de l’OAS.

En haut à gauche, le disque de la plaidoirie de Tixier-Vignancour pour la défense de Salan. Pour le reste, ça se passe de commentaires…

Le succès commercial est au rendez-vous, et la SERP va finalement se spécialiser dans l’édition discographique d’extrême droite : chants du IIIe Reich, chants de la Waffen SS, discours de Pétain, tout y passe… Membre fondateur du Front national, Durand en fut le trésorier jusqu’en 1980, et directeur du premier journal du FN, Le National.

Itinéraires, la revue de Madiran, avait annoncé dans son numéro de juin 1981 que Présent était lancé à l’initiative de six personnes. Outre les cinq présentées dans notre article figurait Roland Gaucher. Information confirmée par L’Écho de la Presse et de la Publicité du 1er juillet 1981. Son nom n’apparaitra plus par la suite…

Si on en croit l’archiviste nationaliste Henri Coston Dictionnaire de la politique française, Tome IV, d’autres personnalités se sont penchées sur le berceau du journal, comme le contre-amiral Gabriel Auphan (secrétaire d’État à la Marine du gouvernement de Vichy et président de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain dans les années 1970), le journaliste néodroitier Paul Dehème, le chanteur nationaliste Jean Pax Mefret, les écrivains compromis sous le régime de Vichy Louis Salleron (fondateur de la Corporation paysanne) et Gustave Thibon, le philosophe contre-révolutionnaire Thomas Molnar...

Gustave Thibon et Bernard Antony.

C’est donc grâce aux compétences respectives de cinq hommes que le projet d’un quotidien nationaliste va se concrétiser : avec Antony comme initiateur, Madiran comme chef d’équipe et colonne vertébrale idéologique, Brigneau comme journaliste expérimenté assisté du jeune journaliste Kéraly et Durand comme administrateur, la combinaison semble trouvée pour lancer les premiers numéros…

La Horde

À suivre : les premiers numéros de Présent

Notes

[1il fait même quelques semaines de prison en préventive, soupçonné d’appartenir à l’OAS Métro Jeunes. Cet engagement lui vaudra de se faire exclure de la JEC.

[2G. Durand, Enquête au cœur du front national, 1996.

[3Après avoir été responsable de Peuple et Nation et membre des micros internationales nazies Nouvel ordre européen (NOE) du suisse Gaston-Armand Amaudruz et de la WUNS (World Union of National Socialists – Union mondiale des nationaux-socialistes), Frédéric Laurent, dans son « Orchestre noir » le présente comme un correspondant de l’officine Aginter Presse et membre du SAC. Il a ensuite été membre d’Ordre nouveau et du Front national, pour lequel il fut candidat aux élections législatives de juin 1981 dans le Rhône. Avocat, il défend le négationniste Robert Faurisson, le leader nazi de la FANE (Fédération d’action nationale européenne) Marc Fredriksen ainsi que le poseur de bombe raciste Michel Lajoye.

[4France , La Grande France, Nouveaux Cahiers de France et surtout après la Libération L’Indépendance française.

[5il quitte l’hebdomadaire antisémite en 1957 suite à l’arrivée du fasciste Lucien Rebatet dans l’équipe du journal

[6Pour un ordre nouveau, Le National, Faire Front, Initiative nationale