Comment l’extrême droite est devenue islamophobe (5) : Le FN/RN et la laïcité

24 octobre 2019 1 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Dernier volet de la série d’articles (ou plutôt d’extraits d’article) de Stéphane François consacré à la place de l’islamophobie dans le discours de l’extrême droite (les premiers étant à retrouver ici, ici, ici et là).

Contrairement à plusieurs partis populistes européens, le Front national préfère défendre la laïcité, ou du moins une conception particulière de la laïcité que le sociologue de la laïcité Jean Baubérot appelle la « laïcité falsifiée », au détriment de la défense du christianisme « classique » de l’extrême droite. Ainsi, Marine Le Pen souhaite inscrire dans la Constitution la non-reconnaissance des communautés, sous-entendu « communautés religieuses ». Cela était l’un de ses thèmes de campagne lors des présidentielles de 2012.

Déjà, en 2007, lorsque Marine Le Pen dirigeait la campagne électorale de son père, la laïcité était présente.

Cette stratégie lui permet d’échapper en outre à l’accusation de xénophobie. Cette particularité se retrouve dans d’autres formations politiques extrémistes de droite, telles Les Identitaires. À l’instar de ces groupuscules, c’est au nom de la défense de ces mœurs occidentales, et « libérales », qu’elle condamne l’islam, supposé être par essence obscurantiste, réactionnaire, rétrograde et machiste. Des études ont d’ailleurs montré que de jeunes militants homosexuels ont rejoint ce mouvement se sentant menacés par l’homophobie des jeunes d’origine arabo-musulmane.

Ces nouveaux militants ont échangé le vieux discours extrémiste de droite par un autre, ouvertement antimusulman. Ces nouveaux militants sont rejoints dans ce domaine par tous ceux qui se sentent « agressés » par la présence de l’islam en France. Surtout, ces positions des nouveaux électeurs du Front national, puis du Rassemblement national, correspondent au nouveau discours, soigneusement républicanisé et laïcisé, de la présidente du Front national, mais il est évident que cette rhétorique n’est qu’un paravent au rejet de l’islam et des musulmans, même si celle-ci prend soin de toujours distinguer la religion musulmane des dérives fondamentalistes.

Toutefois, cette nuance n’est toujours pas comprise par certains militants qui font preuve d’un discours ouvertement raciste assumé. Nous pouvons donc légitimement nous demander si le recours à la laïcité est une réelle évolution discursive du Rassemblement national ou un simple artifice substituant la rhétorique anti-islam au discours anti-immigrés des décennies précédentes. Les propos de Marine Le Pen, énoncés dans un entretien paru dans Le Monde du 21 septembre 2012, montrent ouvertement que sa laïcité cible la religion musulmane : « Je réitère qu’un certain nombre de territoires, de plus en plus nombreux, sont soumis à des lois religieuses qui se substituent aux lois de la République. Oui, il y a occupation et il y a occupation illégale. J’entends de plus en plus de témoignages sur le fait que, dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même français ou blanc »[1].

Cette référence à un islam fondamentalement hostile renvoie également à une vieille thématique frontiste, persistante dans le temps : celle de l’ennemi intérieur, cinquième colonne d’un « parti de l’étranger ». Toutefois, entre les premières années du Front national et aujourd’hui, cet ennemi intérieur a changé : nous sommes passés du péril communiste au péril musulman.

Le glissement vers la défense de la laïcité et de la République est aussi une façon de se donner une nouvelle image. Pour cela, le Rassemblement national mariniste s’est inspiré des partis populistes du nord de l’Europe pour faire glisser son discours de la stigmatisation des immigrés au rejet de l’islam.

Cela permet d’édulcorer un discours tout en continuant à rejeter l’Autre, et de lier in fine rejet de l’islam et dénonciation de l’immigration vue comme une contre-colonisation islamique. Comme l’indique Nicolas Lebourg : « Surtout, ce qui est dénoncé derrière « l’islamisation » de la France n’a que peu à voir avec l’islam mais beaucoup avec l’état de nos sociétés atomisés socialement, culturellement, économiquement, où chacun se fait sa vision solitaire du monde en hybridant des normes et idées éparses Le rejet de l’islam promet de réunifier un espace national présenté comme disloqué en cités de non-droits et en communautés au bord de la sécession. »[2]

L’évolution discursive du Front national est d’autant plus cohérente qu’elle s’appuie sur des argumentaires libéraux, ce qui aurait tendance à confirmer sa mutation, l’extrême droite refusant l’héritage libéral des Lumières : défense des droits des individus, des segments sociaux (femmes, gays, juifs, censés devoir être défendus face à cette tentative d’islamisation), s’inscrivant ainsi non pas dans le « politiquement incorrect » revendiqué mais nettement dans le discours dominant à laquelle l’altérophobie offre une version radicalisée.

Pétition du RN contre le voile.

Le retour de l’État, la critique du libéralisme économique, la référence à la République, référence de plus en plus importante pour le Front National à compter de la fin des années 1990, la référence à la Résistance, aux hussards noirs de la République, la laïcité, etc. font du Front national, pour une partie de la population, « le plus laïc » des partis, avec une islamophobie assumée, qui plaît à son électorat. Mais surtout, ce parti, à l’instar des autres tendances de l’extrême droite (et aussi à l’instar des autres partis nationaux-populistes européens), ne voit dans l’islam que les extrémistes ; les deux se confortant par le biais d’une construction en miroir qui les radicalisent et les renforcent mutuellement. Nous sommes donc d’une certaine façon dans une logique de guerre, à laquelle l’opinion publique est aujourd’hui sensible, malheureusement. Le rejet de l’islam est le point commun, le point de ralliement de toutes les formations extrémistes de droite françaises, ayant intégré à la fois le « choc des civilisations » et la quête identitaire.

Stéphane François

  1. AFP, 11 décembre 2010 []
  2. Nicolas Lebourg,« La diffusion des péjorations communautaires après 1945. Les nouvelles altérophobies », Revue d’éthique et de théologie morale, vol. 267, n°4, 2011, pp. 35-58. []

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