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Espagne : l’extrême droite rentre dans un parlement régional… et s’en prend à une loi contre les violences machistes

L’Andalousie, terre qui par son art et son histoire métissés apporta tant à l’âme espagnole, marqua, en janvier 2019, la fin de ce que des observateurs peu informés appelaient l’ « exception espagnole ». En effet, dans une Europe gangrénée par le (néo)fascisme, l’extrême droite fut quasiment toujours exclue des institutions politiques du pays et ce, depuis la fin du franquisme et la mort du dictateur Franco en 1975. De plus, bien que fortement touché par la Crise, ce fut surtout un parti de la gauche radicale (Podemos) qui se développa ces dernières années, ce qui n’est pas sans rappeler Syriza en Grèce. 

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Affiche d’Unitat contra el feixisme i el racisme avec Santiago Abascal (président de VOX) et Marine Le Pen, posant ensemble: “Unité contre l’extrême droite ! Stoppons VOX ! »

Or, cette vision, très superficielle, laisse de côté une réalité bien plus complexe, marquée en effet par un sentiment antifasciste fort, fruit du rejet massif du franquisme, mais aussi un héritage fasciste toujours présent… et surtout, elle fait l’impasse sur les ravages occasionnés par la Crise, les politiques d’austérité imposées et les attaques portées contre les droits sociaux. 

Elections régionales et percée de l’extrême droite

Car c’est avant tout un vote de colère qui va caractériser le plus les élections andalouses du 2 décembre 2018. Bien qu’arrivé en tête avec 28 %, le PSOE (équivalent espagnol du PS) réalise son plus mauvais score électoral dans ce territoire qu’il dirigea depuis 36 ans. Le Parti Populaire (PP, conservateur, homologue local des Républicains) se place deuxième (21 %), suivi par Citoyens (centre, 18 %), Adelante Andalucía (gauche/gauche radicale, 16 %) et finalement l’extrême droite avec le parti VOX (11 %), qui réalise ainsi une entrée remarquée dans le Parlement andalou (ils avaient obtenu 0,05 % au scrutin précédent de 2015).

En plus de la débâcle des socialistes et de l’irruption fasciste dans un parlement régional, une première donc depuis la mort de Franco, la faible participation (58,65 %) fut un autre signe du mécontentement de la région la plus peuplée du pays, touchée par un taux de chômage de 21 %.

C’est dans ce cadre que la droite et le centre ont fait appel à VOX pour former une majorité parlementaire inédite dans le pays afin d’arracher le gouvernement régional à la gauche. Des tractations politiciennes classiques eurent lieu entre les trois donnant, entre autres, la Présidence du gouvernement régional au PP, celle du Parlement local à Citoyens et un siège au bureau de l’Assemblée à VOX.

Antiféministes, xénophobes, homophobes… qui est VOX ?

En 2013, d’anciens militants du PP fondèrent le parti VOX considérant ce parti comme étant trop modéré. La formation se place sur une optique d’état centralisateur dans un pays aux cultures diverses et construit, de par cette raison, sur la base d’autonomies régionales. Elle oppose ainsi un nationalisme espagnol face aux autonomistes et aux indépendantistes (en particulier les catalans, véritables bêtes noires à leurs yeux) et réclame l’interdiction des partis séparatistes.

Dans son folklore nationaliste, VOX désire reprendre Gibraltar (enclave britannique revendiquée par l’Espagne), porte d’entrée stratégique de la Méditerranée. Dans son délire xénophobe, la formation propose de construire aussi des murs entre les villes de Ceuta et Melilla (décidemment, encore des enclaves… mais ces fois-ci appartenant à l’Espagne et revendiquées par le Maroc) et le reste de l’Afrique afin de bloquer les migrant.es.

Très libéral, le parti désire une réduction des impôts (on se doute bien pour qui…) en la finançant par une baisse « radicale » du nombre de fonctionnaires. Très conservateur, il s’oppose au mariage homosexuel, à l’avortement, à la législation de mémoire historique liée à la Guerre Civile et aux années de dictature qui ensuivirent (interdisant l’apologie du franquisme et désirant extirper ses traces de certains monuments historiques de la Péninsule)…

Mais c’est surtout sur la question des violences faites aux femmes que VOX va attirer l’attention, peu de temps après les résultats électoraux, alliant arrogance et désinformation, allant jusqu’à mettre dans l’embarras la nouvelle coalition majoritaire en Andalousie…

Première cible de VOX : une loi contre les violences machistes

Alors qu’il ne voit pas de problème à traiter les migrant.es avec rejet et discrimination, VOX s’oppose à une loi contre les violences faites aux femmes au nom d’une « égalité » qu’il ne défend que quand ça l’arrange (stratégie de passe-passe traditionnelle de l’extrême droite). C’est ainsi qu’alors que les projecteurs des médias sont braqués sur ce parti et sa coalition, la formation lança une polémique contre une loi votée à l’unanimité en 2004 par le Congrès (parlement au niveau national). Selon les fascistes, celle-ci serait discriminatoire car elle ne traiterait pas les hommes et les femmes de la même façon et elle encouragerait les fausses accusations de la part de « femmes sans scrupule »…

Or, cette loi, qui fit de l’Espagne un pays pionnier dans la lutte contre ces violences [2], s’est faite en raison d’un besoin crucial. Face au nombre élevé de femmes victimes, la loi prévoit des financements publics et des tribunaux spéciaux contre les violences à leur encontre. Ainsi, par exemple, si une femme refuse de porter plainte (comme il arrive si souvent, étant donné les situations personnelles et sociales qu’elles endurent, notamment la précarité), l’État peut poursuivre l’agresseur à sa place si des preuves sont récoltées.

Le quotidien El País [3] et RTVE [4] (Radiotelevisión Española) ont apporté des nombreux éléments d’information sur les violences domestiques et machistes venant contredire VOX et sa campagne d’intox sur le sujet. Ces données étant présentées en espagnol, nous en résumons certaines ici en français, et nous apportons des éléments complémentaires d’analyse :

1. Pseudo-« injustice » de la loi de 2004

La loi de 2004 visant à protéger les femmes, VOX prétend qu’elle est injuste car elle devrait protéger tout le monde, sans distinction de genre. Comme le rappelle El País, la loi vise à être équitable, non égalitaire. C’est-à-dire, qu’elle cherche à combattre un phénomène de société dans lequel les femmes sont l’immense majorité des victimes (comme nous le verrons dans le prochain point) et par conséquent à affecter des ressources supplémentaires pour elles. Par ailleurs, le Tribunal Constitutionnel, lors de la validation de la loi, réaffirme que les femmes sont le plus susceptibles de devenir victimes en raison de traits culturels de la société et ceci justifie une focalisation sur elles.

Nous y ajouterions, qu’en plus des biais culturels, les femmes subissent les premières la Crise économique, qu’elles sont moins bien payées, qu’elles sont celles qui vivent le plus une carrière professionnelle avec des interruptions pour élever les enfants, qu’elles vivent le plus la précarité… autant de conditions qui peuvent les transformer en cibles des violences.

2. Fausse polémique sur le nombre de meurtres selon les sexes

Une des figures de VOX prétendaient il y a quelques jours dans le journal El Mundo [5] qu’il y aurait plus ou moins 25 hommes tués par des femmes chaque année. Alors que le nombre de femmes qui sont assassinées est un réel phénomène de société (47 femmes en 2018, soit presque une chaque semaine), les statistiques concernant les hommes victimes (qui bien sûr est un problème aussi, personne n’a jamais dit le contraire) ne se suivent pas chaque année car le nombre est très limité. La dernière étude en date (en 2016) montre que 10 hommes furent tués, dont 3 assassinés par un autre homme et non une femme. En 2015, il y eut aussi 10 hommes qui perdirent leurs vies (contre 60 femmes), dont 2 étaient au préalable accusés de violences machistes. 

Cette dernière information, fait déterminant, montre qu’un niveau élevé des meurtres à la charge de femmes est dû à des années de violence à leur encontre… La violence a généré de la violence à son tour, ces fois-ci amenant à la mort des hommes.

Bien que nous soyons toutes et tous de potentielles victimes, il existe une énorme asymétrie entre les sexes, tant au niveau des victimes que des auteurs des assassinats. Les femmes continuent, elles, à payer de loin le plus lourd tribut.

Et, d’ailleurs, les violences faites aux femmes ne se limitent pas aux meurtres. Selon les sources policières, en 2018, il y eut autour de 479 966 de femmes victimes de violences et 529 762 de cas recensés sur le territoire espagnol. Et on ose s’en prendre à cette loi au nom de l’« égalité » ! Si VOX était vraiment en sa faveur, pourquoi ne rien dire face à l’énorme remise que le patronat s’accorde sur les salaires des travailleuses par rapport à ceux des hommes?

3. Désinformation sur les fausses accusations

De manière intéressante, la critique de la loi pour des raisons pseudo-« égalitaires » est rapidement accompagnée de mensonges concernant les femmes victimes. Dans son programme, VOX prétend combattre les accusations calomnieuses de violences machistes, impactant des « millions d’espagnols ». Jouant sur les mots (mais sans renoncer à l’hyperbole quand cela peut servir), le parti associe les acquittements à des plaintes fictives, or à presque chaque fois qu’une personne est acquittée c’est pour faute de preuve ou de témoin, non forcément par innocence. Ceci ne veut absolument pas dire que les victimes aient menti.

Si on regarde les statistiques sur le sujet, selon l’organisme du procureur général [6], sur les 1,2 millions de plaintes réalisées entre 2009 et 2017, seules 96 furent reconnues comme étant fausses, soit… 0,0078 % ! On en est loin des « millions » de victimes de ces femmes ô combien mensongères ! Ce haut niveau de plaintes montre en réalité l’ampleur du phénomène des violences : 1,2 millions ! Ceci ne dérange pas les petits fachos en herbe ? Pourquoi ne pas utiliser l’attention des médias pour dénoncer cela ?

4. Non, la majorité des assassins de femmes ne sont pas des étrangers

Toujours à l’affut de toute potentielle récupération, Abascal, le chef de la formation, prétend qu’ « en Espagne les femmes ont été tuées en majorité par des étrangers ». Au-delà du fait que la violence envers les femmes n’ait rien à voir avec les origines, ni des agresseurs ni des victimes, ceci est tout simplement faux. Selon les premiers chiffres pour 2018, parmi les 48 hommes soupçonnés de meurtres de leur compagne ou ex-compagne, 62 % sont espagnols et 38 % sont étrangers. Les victimes furent elles-aussi en grande majorité espagnoles (64 %).

Anticipant une énième désinformation, notons qu’il est vrai que la part des étrangers (38 %) est disproportionnée par rapport à leur part dans la population (10 %), mais, si on rapporte ces chiffres à la tranche d’âge où les cas d’homicides est la plus élevée (entre 20 et 40/50 ans), les proportions sont les mêmes. Les conclusions s’imposent d’elles-mêmes, nous avons réellement un énorme problème, sans distinction de culture, d’origine ou de classe sociale.

Si on enlève le vernis raciste et sexiste qui ne vise à résoudre rien, si ce n’est qu’à nous diviser et à récupérer, nous arrivons au vrai sujet que nous devons combattre. Car là est le cœur du sujet : nous ne pouvons plus accepter que l’une d’entre nous vive dans la violence et le risque de perdre sa vie. Nous ne pouvons plus nous permettre d’en perdre une (976 femmes tuées par leur compagnon ou ex-compagnon en Espagne depuis 2003 !). Comme le dit le mouvement féministe hispanophone : ¡ni una menos ! Ni une de moins !

C’est entre autres sur ce mouvement féministe qui devra se bâtir l’opposition à VOX. La xénophobie étant une niche électorale peu exploitée en Espagne jusqu’à maintenant, le parti peut se sentir confiant afin d’obtenir de nouvelles percées électorales dans un pays toujours soumis à la précarité et l’austérité et où Podemos ne fait parler de lui que pour des guerres fratricides ou des alliances électoralistes déconnectées des mouvements sociaux. Toutefois, VOX se distingue par un antiféminisme violent, moins hypocrites que d’autres formations européennes mais tout aussi dangereux.

C’est en garantissant la convergence des luttes contre celles et ceux qui prêchent l’inégalité entre les êtres humains, peu importe les raisons (genre, orientation sexuelle, origines, religions,…), qu’un puissant mouvement antifasciste de masse pourra mettre fin à l’obscurantisme dans la société et de s’en prendre aux racines de bien des maux : le capitalisme et ses injustices sociales qu’il génère.

La Horde