Qu’est-ce que « l’extrême droite » ?

Les positions idéologiques parfois contradictoires des groupes qui composent l’extrême droite, l’attitude ou la stratégie confusionnistes de la plupart d’entre eux et le refus de tous ou presque d’assumer leur liations idéologiques ou historiques (aucun groupe ou presque n’assume cette étiquette), n’aident pas à s’y retrouver. Mais la réalité est là : ce courant idéologique semble en train d’imposer sa vision du monde, une vision profondément inégalitaire, qu’il est nécessaire de déconstruire pour mieux la combattre. Voici quelques éléments de définition, qui permettront d’y voir plus clair, et de s’organiser en conséquence pour leur opposer une résistance sans concession.

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Une vision inégalitaire du monde

On peut définir l’extrême droite comme un courant politique qui défend une vision fondamentalement inégalitaire des rapports entre groupes prédéfinis d’individuEs, impliquant des rapports de domination d’un groupe sur l’autre, ces rapports inégalitaires étant établis principalement selon des critères ethniques (« les nôtres avant les autres ») et de genre (« la femme est au service de l’homme »). L’idéologie capitaliste, surtout dans sa version ultra-libérale, assume elle aussi des rapports de classe inégalitaires entre les individuEs, mais sans dresser de barrières infranchissables entre eux, puisqu’elle entretient par exemple le mythe qu’un pauvre peut toujours devenir riche s’il en a la volonté. Rien de tel à l’extrême droite : si elle est volontiers interclassiste, et s’accommode en général très bien des rapports d’exploitation, c’est pour mieux établir des inégalités plus fondamentales encore, car liées à des caractéristiques présentées comme inaliénables. Pour justifier et défendre cette vision du monde, l’extrême droite s’appuie sur cinq piliers idéologiques fondamentaux : le racisme, le sexisme, le nationalisme, le traditionalisme et l’autoritarisme.

Le racisme et le sexisme pour définir les identités

À gauche, le racisme « classique » d’Unité Radicale (UR) dans les années 1990 ; à droite, sa version « new look » actuelle des Identitaires, issus d’UR.

Le racisme (comme le sexisme) d’une part essentialise chaque individu en l’enfermant dans des identités figées et étanches, et d’autre part dévalorise les groupes présentés comme hostiles en lui attribuant des caractéristiques négatives justifiant sa mise au pas par le groupe dominant, ou simplement en le présentant comme incompatible avec ce groupe dominant, qui serait abâtardi ou menacé à son contact. Ainsi, le racisme biologique, disqualifié par l’expérience nazie, a été « réinventé » au milieu des années 1970 pour devenir « différentialiste » : il s’agit moins de justifier la domination des « races supérieures », comme au temps des conquêtes coloniales, que de refuser toute forme de métissage, ethnique ou culturel, au nom de la préservation de sa « race » ou de sa culture propre (et même, pour les plus hypocrites, au nom de la préservation des autres cultures). D’un racisme offensif, on est passé à un racisme plus défensif, mais en apparence seulement, car pour l’extrême droite, toutes les civilisations ne se valent pas : défendre la civilisation européenne, lui « redonner sa place dans le monde », c’est aussi, à terme, en imposer la domination sur les autres, au nom de sa supériorité supposée.

Le nationalisme pour assurer la cohésion du groupe

Du FN aux Identitaires, les mêmes slogans d’exclusion et de repli sur soi.

Défendre la prédominance de l’appartenance à un pays, à un peuple sur tout autre type d’appartenance (de classe, en particulier) permet de donner au groupe dominant une cohérence et une unité en l’attachant à un territoire. Dans une société ultra-individualisée et fragmentée comme la nôtre, l’appartenance à la communauté nationale apparaît souvent comme le plus petit dénominateur commun entre les individuEs, et ce « sentiment national » est savamment exploité par l’extrême droite qui joue sur les peurs liées à l’insécurité sociale, et en appelle à la défense de la « nation » perpétuellement menacée. Enfin, plus les frontières de ce territoire sont fermées, plus le peuple qui y vit est présenté comme issu d’une même « souche », moins l’attachement à ce territoire peut être partagé par celles et ceux venuEs d’autre part, permettant une distinction bien nette entre « les nôtres » et « les autres », quand bien même ces derniers vivraient sur ce territoire depuis plusieurs générations. Par ailleurs, le nationalisme est aussi une histoire du monde réécrite et fantasmée en adoptant le point de vue du groupe dominant, qui permet d’y inscrire ses agissements forcément glorieux. Quand l’extrême droite invoque les Spartes, Charles Martel ou Jeanne d’Arc, ce n’est pas d’Histoire qu’il s’agit, mais de mythologie : ces différentes figures ne sont plus inscrites dans une temporalité, mais forment ensemble un faisceau de valeurs de civilisation qui dessinent autant d’images d’Épinal forgeant ce qui serait l’identité française et européenne.

Le traditionalisme comme « discours de vérité »

C’est ce qui permet à l’extrême droite de prétendre que sa vision du monde n’est pas une construction idéologique, mais serait un état de fait, un « ordre naturel » des choses, généralement issu d’une transcendance (Dieu, la Nature, le « bon sens ») et établi depuis la nuit des temps. Cela permet aussi de dénoncer celles et ceux qui, mal intentionnéEs ou « aveugléEs par leur idéologie » égalitariste, transgresseraient volontairement cet ordre naturel, en particulier à partir des Lumières, puis par exemple au moment de la Révolution française, de mai 68 ou du mariage pour tous… La défense des traditions, voire le retour de traditions oubliées, c’est pour l’extrême droite remettre les choses à l’endroit, revenir à un état « normal » et harmonieux du monde, patriarcal et hiérarchisé. La perspective millénariste des groupes d’extrême droite s’inscrit dans ce cadre, le monde étant présenté comme « corrompu » et devant être « sauvé » avant qu’il ne soit trop tard.

L’autoritarisme pour l’imposer à toutes et tous

Imposer sa vision par la force peut-être présentée par les groupes d’extrême droite à la fois comme l’affirmation d’une puissance virile et conquérante et comme un mal nécessaire : car selon eux, non seulement la société inégalitaire qu’ils défendent impose de mettre au pas les dominéEs, mais elle est aussi menacée par de nombreux ennemis, menace qui impose une fidélité sans faille au groupe (« le peuple », « la Nation », « la race »), mais également la nécessité de contrôler et de punir, à l’intérieur et hors des frontières du territoire. Car les militants d’extrême droite se pensent souvent en toute bonne foi comme à l’avant-garde pour défendre la société contre celles et ceux soit qui représentent une menace directe par leur présence (l’étranger, l’immigré, le réfugié, le musulman…), soit qui cherchent à détruire les identités nationales ((le Juif apatride, le « mondialiste »), soit qui transgressent volontairement ou non « l’ordre naturel » (l’impie, l’homosexuel), soit encore qui le combattent politiquement au nom de l’égalité (la féministe, le gauchiste, le « droit-de-lhommiste »).

Une famille politique confuse mais pragmatique

Si l’on s’accorde sur cette définition, cela ne signifie pas pour autant que tous les groupes d’extrême droite ont des options idéologiques ou stratégiques convergentes. Ils peuvent mêmes être antagonistes : ultra-libéraux ou protectionnistes, violents ou électoralistes, républicains ou monarchistes… Mais ils se retrouvent sur l’essentiel : le rejet de « l’étranger » (avec un quasi-consensus sur le rejet de l’islam) et la préservation d’un ordre patriarcal. C’est ce qui permet des alliances qui, de l’extérieur, peuvent sembler contre-nature, comme par exemple quand des catholiques traditionalistes partagent une tribune avec des tenants d’une laïcité intégrale (cf. Journée de Synthèse nationale 2016). La société fragilisée par la crise se raidissant et se renfermant sur elle-même, l’extrême droite pense que son heure est venue, et chacun fait un effort pour mettre de côté ses divergences afin d’offrir un front uni et conquérant.

Cette unité est souvent encore de façade, et tous les groupuscules attendent de voir si Marine Le Pen, en première ligne pour la conquête du pouvoir (qui n’était encore qu’une chimère pour l’extrême droite il y a à peine une dizaine d’années), tiendra ses promesses. En cas de défaite, il est probable qu’on assistera à une foire d’empoigne, y compris au sein du FN, pour savoir qui serait alors en mesure de relever le défi. Quoiqu’il en soit, ces groupes et mouvements, peu nombreux en militants, ont d’ors et déjà su avec adresse utiliser Internet et les réseaux sociaux pour à la fois palier leur faiblesse militante, apparaître omniprésents et surtout se fondre dans le paysage.

Une vigilance antifasciste toujours plus nécessaire

Car les discours nationalistes, racistes et sexistes s’invitent désormais dès l’ouverture de tout nouvel espace politique, surtout virtuel, et ils ont petit à petit retrouvé une crédibilité et une légitimité qu’ils avaient perdues au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En redéfinissant pour servir ses propres fins les concepts de « liberté d’expression », de « dissidence » et d’ « antifascisme » (qui serait, selon une rhétorique toute orwellienne, le nouveau fascisme), elle est parvenue en l’espace d’une quinzaine d’années à faire son retour sur la scène politique, tout en laissant croire qu’elle n’existait plus et en disqualifiant celles et ceux qui continuaient à la dénoncer. Il est donc indispensable de démasquer cette imposture, en rafraîchissant la mémoire de celles et ceux qui, par naïveté ou par paresse, semble « découvrir » un courant politique qui a toujours été sur la route des mouvements d’émancipation. Si, jour après jour, nous, antifascistes, suivons l’évolution de ces différents groupes, même les plus confidentiels, analysons les alliances qu’ils peuvent former, débusquons les nouveaux outils qu’ils peuvent mettre en place, ce n’est pas avec la position émerveillé ou amusé de l’entomologiste, mais avec la conviction qu’il faut connaître la nature de ce que l’on combat, sans le surestimer ni le sous-estimer. N’oublions pas que l’extrême droite avance le plus souvent masquée, et ne se dévoile qu’une fois le terrain occupé : il importe donc d’alerter sur sa présence le plus tôt possible, et de l’empêcher de se croire partout chez elle.