Le mythe de la liberté d’expression

3 juin 2019 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Lu sur Veille Antifa Liège :

Il est quand même fou de devoir revenir sur ce sujet. À la sortie de la seconde guerre mondiale il était normal que les extrêmes-droites se taisent, les plaies étaient encore béantes alors il était impossible d’être assez naïf pour parler de “liberté d’expression” les concernant. C’est plus tard qu’elles utilisèrent cette technique de victimisation, et aujourd’hui elles en ont même fait leur spécialité. Dès qu’elles le peuvent elles crient à la censure et à la violation de leur “liberté d’expression”.

En haut : déjà dans les années 1980, Le Pen criait à la censure.
Au milieu : Alain Soral insulte la mémoire des déportés à son seul profit.
En bas : Riposte laïque assimile islamophobie et liberté d’expression.

Pourtant leur “liberté d’expression” est bien moins souvent attaquée que d’autres courants politiques. Et alors que leurs idées sont au pouvoir elles s’attribuent désormais la dénonciation du « politiquement correct ». Il suffit d’ouvrir n’importe quel média de presse pour les voir partout, leurs thèses se sont si normalisées qu’il ne se passe pas une semaine sans que cela fasse la une d’un quelconque JT. Autre pirouette dont ils sont coutumiers : crier au tabou sur l’immigration et l’islam. Bizarrement, ces sujets nous semblent largement (mal)traités et ce tous les jours.

Alors, oubli historique ? Hypocrisie ? Dédiabolisation réussie ? Libéralisme culturel accru ? Comment expliquer ce retour de l’argument de la “liberté d’expression” pour les extrêmes-droites ?

Il est tout de même cocasse que les appels indignés à défendre vaillament cette “liberté d’expression” soient le plus souvent brandis pour défendre les idées les plus intolérantes et intolérables. Beaucoup oublient le fait que dès qu’elles ont le pouvoir les extrêmes-droites censurent la presse, la culture, répriment la liberté de conscience, de réunion, d’association et de manifestation, emprisonnent les opposantEs, etc.

Lorsque des personnes antifascistes font concrètement barrage aux extrêmes-droites, on entend alors des réactions outrées de “démocrates”, sincères ou hypocrites selon les cas. On les entend moins sur les propos tenus. Ce genre de jeu est un feuilleton qui se joue, et se rejoue, constamment et un peu partout. Et trop souvent en faveur de l’extrême-droite, tandis que les mobilisations antifascistes se trouvent réprimées, limitées par des textes législatifs spécifiques et qu’en cas de conflits l’Etat, par le biais de sa police, se positionne trop souvent en faveur des fascistes. Ces faux débats reviennent par exemple sans cesse au Canada ou aux États-Unis, où ils ont fait rage après les mobilisations de suprémacistes blancs à Charlottesville et leur meurtre d’Heather Heyer (1). Un des derniers cas de figure concernant la Belgique est la conférence avortée de Theo Francken à Verviers en février dernier et les réactions de la presse canivau qui y ont fait suite.

Ecoutons ce qu’ils disent : ce ne seraient plus les fascistes qui sont dangereux pour les libertés, mais les antifascistes. En bloquant l’extrême-droite, la dérive serait que les antifascistes risqueraient un jour d’empêcher toute personne avec qui ils et elles ne seraient pas d’accord de s’exprimer, etc… L’extrême-droite en profite alors et plonge dans la brèche en opérant une inversion des rôles assez cocasse : elle traite les antifascistes de “vrais fascistes” ou de “nazis”.

Marine Le Pen et sa liberté d’expression

Tout d’abord, “les antifascistes” ça n’existe pas. Il existe une pluralité de groupes et de stratégies différentes, il y a beaucoup de débats et d’autocritiques sur les tactiques utilisées. Ensuite, on attend toujours de voir les exemples concrets où des antifascistes auraient élargi leurs barrages à la “liberté d’expression” haineuse à d’autres parties de la population que les groupes fascistes…

Mais revenons à la question de départ : qu’est-ce que la liberté d’expression ?

Quelques rappels du contexte historique d’émergence de ce concept

Ce concept apparaît avec Spinoza et les Lumières dont l’expression politique se manifeste lors de la Révolution française. Pour Spinoza et les révolutionnaires françaisES, il s’agit de la possibilité de critiquer l’existence d’un pouvoir politique (l’Etat) sans qu’il empêche l’expression d’idées le remettant en cause. Suite à la prise de pouvoir des révolutionnaires cette idée de liberté d’expression sera inscrite dans la déclaration universelle des droits humains.

Dans tous les pays la liberté d’expression est limitée à certains critères. En Belgique elle est légalement limitée aux conditions de ne pas faire d’apologie du nazisme ni de négation de génocides (2), d’appel à la discrimination ou à la haine à l’encontre d’un individu, d’une nationalité, d’une ethnie, d’une religion, d’une orientation sexuelle, d’un sexe, etc. Elle est également limitée par l’interdiction de l’injure, la diffamation, l’appel à la violence, l’appel au harcèlement, la fausse publicité, la pornographie ou la simple nudité en de nombreux endroits, la divulgation de secrets médicaux ou de dossiers classés secrets défense, l’apologie de la pédophilie, etc.

On voit donc que la liberté d’expressoin n’est pas absolue et n’a pas été conçue comme telle. Elle n’est pas une liberté qui se suffirait en elle-même indépendament du respect des autres libertés. Elles sont hiérarchisés. L’appel à la haine, en tant qu’expression, est inférieure en termes normatifs à la liberté de ne pas se faire insultéE, agresséE ou tuéE.

Pour nous, il ne s’agit pas de valider une hiérachisation étatique et judiciaire des normes mais bien de poser qu’entre la liberté d’expression et d’organisation des groupes fascistes ou l’intégrité et la liberté des personnes, le choix est vite fait. Car oui, la libération de la parole fasciste tue. C’est ce que nous montrent encore et encore les dernières élections de Duterte, Trump, Salvini, Bolsonaro et d’autres. C’est pourquoi le fait de remettre en cause la dignité ou l’intégrité, voire même l’humanité, de certaines personnes ne devrait pas être appelé “liberté”.

La différence entre hypocrite “liberté d’expression” et moyens d’expression réels

Poser la question de la liberté c’est avant tout savoir se positionner par rapport à elle.

Beaucoup pensent que tout le monde a une seule et même définition du mot liberté. Dans les faits, le corps social n’étant pas monolithique chacunE en a sa propre définition. Ce n’est pas bien ou mal, c’est comme ça, ce sont les rapports de force. Dans une entreprise un patron défendra sa liberté d’exploiter la nature et la main d’oeuvre alors qu’unE salariéE défendra sa liberté de réunion ou d’organisation pour améliorer ses conditions de travail et diminuer ainsi son exploitation. Ce sont deux libertés antagonistes (comme le droit de grève et l’hypocrite droit au travail) qui ne se valent pas et qui se confronteront toujours. Il en va de même pour la liberté d’expression.

Manifestation des Identitaires à Lyon en mai 2011, pour la liberté d’expression

Elle est intrinsèquement liée à la position que l’on occupe. Tout un chacunE n’a pas les mêmes moyens d’expression que les propriétaires des plus grands médias, les GAFAs (Google, Apple, Facebook, Amazon, etc.), les publicitaires et les personnes ou groupes qui ont les moyens de se financer des campagnes de publicité (3). Un cas emblématique de la période que nous traversons est le milliardaire américain Steve Bannon qui soutient les groupes identitaires et partis d’extrêmes-droites à travers le monde. Il a les moyens financiers et techniques de désinformer massivement des plublics-cibles sélectionnés par des algorithmes et touchés via leurs applications comme Whatsapp. Sa désinformation massive concerne, entre autres, de faux scandales à caractère raciste en périodes électorales. Il se vante, par exemple, d’avoir réussi à mettre Trump, Bolsonaro et Vox (parti facho d’andalousie) au pouvoir.

Malgré cela, une chimère libérale tente de faire croire au plus grand nombre qu’à partir du moment où tout le monde aurait “le droit de s’exprimer”, il n’y aurait plus qu’à laisser la chose se réguler tout seule, comme par magie. Indépendament de qui parle, avec quels propos, dans quels buts, à quel moment et surtout avec quels moyens. Comme si le seul geste (et le respect de ce geste) comptait. Comme s’il s’agissait d’un grand marché des idées dans lesquelles il suffirait de choisir et dans lequel nous pourrions produire équitablement, un marché neutre en quelque sorte.

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