L’extrême droite au pouvoir : l’expérience grecque (1967-1974)

21 avril 2019 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Lu sur le blog de notre camarade Yannis Youlountas :

Il y a exactement 52 ans, le matin du 21 avril 1967, l’extrême-droite arrivait au pouvoir en Grèce. La plupart de celles et ceux qui n’en pouvaient plus et espéraient un changement quel qu’il soit, après plusieurs années de crise politique, ont rapidement déchanté.

Photo du 24 décembre 1967 du premier ministre Georgios Papadopoulos avec Stylianos Pattakos et Nikolaos Makarezos au cours d’une cérémonie à l’école militaire d’Athènes.

En ce dimanche matin de commémorations en Grèce, j’ai posé pour vous quelques questions à mes vieux camarades Manolis (communiste qui fut emprisonné durant 4 ans et dont le frère est mort en prison) et Nikos (anarchiste qui fut contraint à la clandestinité puis à l’exil).

Yannis : À partir du 21 avril 1967, quelle fut la différence avec le régime précédent pour les opposants politiques ?

Nikos : Les Colonels prétendaient faire le ménage de la corruption et rendre le pouvoir au peuple. En fait, ils ont fait exactement le contraire : c’est assurément le régime le plus corrompu et le plus autoritaire qu’on ait connu depuis l’occupation nazie.

Manolis : En plus, George Papadopoulos [le chef de la junte] prétendait libérer le pays des influences étrangères : il dénonçait les tous premiers accords avec la future Union européenne en formation, il alertait contre la nouvelle montée du communisme dans le pays. Mais en réalité, il avait été formé aux États-Unis et travaillait pour la CIA [Papadopoulos assurait auparavant la liaison de la CIA avec les services secrets grecs de la KYP et animait le réseau de surveillance anticommuniste]. Aujourd’hui tout cela est confirmé par les archives de l’époque. En résumé, la Grèce est complètement retournée dans la sphère d’influence anglo-américaine, celle qui avait pris le contrôle de la Grèce après la deuxième guerre mondiale et qui avait assassiné la résistance grecque antinazie avec l’aide des anciens collaborateurs.

Yannis : Comment s’est manifesté ce durcissement du régime durant la première année, en 1967 ?

Nikos : La société était déjà autoritaire, mais elle l’est devenue encore plus. Le nouveau régime a renforcé la surveillance, le fichage, la censure et la répression. Il a enfermé massivement les opposants politiques dont beaucoup ont été torturés et certains sont morts en prison. Il a également imposé un mode de vie et de pensée encore plus réactionnaire dans toute la société. Rien d’étonnant cela dit. C’est ça le fascisme, pas autre chose !

Manolis : Ce fut des années terribles. 7 années épouvantables. La société est devenue beaucoup plus autoritaire et réactionnaire. Il fallait cacher son opinion et se soumettre, sinon on allait en prison. C’est ce qui m’est arrivé. J’étais jeune et je n’imaginais pas qu’on allait m’enfermer pour si peu. Je suis resté presque 4 ans en prison, juste à cause de mes opinions et de mon désir de liberté. Mon frère est mort. Moi, j’ai survécu. Mais je garde une profonde cicatrice en moi. Le fascisme a marqué ma vie au fer rouge. J’espère que cela n’arrivera plus. Le pouvoir est déjà assez violent comme ça, dans le piège capitaliste duquel nous n’arrivons pas à sortir.

Nikos : Le fascisme se présente comme une solution miracle contre les conséquences du capitalisme et du clientélisme politique. Il tire profit du nationalisme ambiant, du chauvinisme sportif, de la fierté mal placée. Les MME [médias mainstream] ont aussi leur part de responsabilité en faisant croire que la pauvreté est due aux parasites de la société et non à l’organisation de la société proprement dite. Les journaux et les magazines ne cessent d’évoquer les petits fraudeurs, les glaneurs, la débrouille, comme si c’était une partie des plus pauvres qui était responsable de la condition dramatique de tous les autres.

Manolis : Et puis les étrangers. Les riches passent leur temps à essayer de diviser les pauvres entre eux, de montrer du doigt les plus démunis, surtout quand ils viennent d’ailleurs. Et malheureusement, ça marche chez certains. Diviser pour mieux régner, c’est vieux comme le monde.

Nikos : Il y a aussi l’ordre moral. Le fascisme se mêle plus qu’à l’ordinaire de notre vie privée. Dès que Papadopoulos est arrivé au pouvoir, il a pratiqué la censure dans tous les domaines. Même les mini jupes et les cheveux longs étaient interdits. Le christianisme est devenu quasiment obligatoire et nous avons été beaucoup plus surveillés dans ce domaine également. Les programmes scolaires sont devenus très réactionnaires, ultranationalistes, et ni les enseignants ni les parents ne pouvaient rien dire au risque d’avoir de gros problèmes. Dès que le pouvoir se durcit, il veut toujours renforcer le contrôle de l’éducation de la jeunesse, c’est caractéristique. L’école est l’organe reproducteur de la société. Le fascisme l’a bien compris et s’en empare dès qu’il le peut.

Yannis : Quelle était l’amplitude de la censure ?

Manolis : Le pouvoir s’est tout de suite attaqué aux poètes, aux chanteurs et aux cinéastes les plus subversifs. Ce fut sa priorité absolue, avant tout le reste. Puis, il a mis à l’index plein de livres et de disques, pas seulement d’inspiration communistes ou libertaires, de tout. Il y avait vraiment n’importe quoi dans ces listes tellement elles étaient longues. Même les disques des Beatles étaient brûlés dans des autodafés, c’est dire le niveau de censure !

Nikos : Il faut savoir que, juste avant l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir en 1967, la Grèce était l’un des pays du monde où les gens allaient le plus au cinéma : plus de 100 millions d’entrées par an, soit plus de 10 par habitant. Après des années de censure, ce chiffre a été divisé par trois et le nombre de salles de cinéma divisé par deux, surtout à Athènes. Les Colonels ont favorisé le développement de la télévision pour mieux contrôler l’opinion.

Manolis : La censure était partout. Dans l’information, la culture, l’éducation… Partout.

Nikos : Déjà qu’à l’ordinaire, les médias sont un cirque au service du pouvoir, là, c’était devenu complètement grotesque, décalé, surjoué. Ça se voyait que certains journalistes avaient peur de commettre une erreur, une maladresse. L’autocensure et la censure étaient encore plus visibles qu’avant 1967.

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