Les théoriciens racistes français encore une fois source d’inspiration…

8 avril 2019 2 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Nous avons reçu de la Coordination des Groupes Anarchistes de Lyon un texte faisant un petit retour sur l’influence des “penseurs” racistes français,  trois semaines après l’attaque terroriste d’extrême-droite en Nouvelle-Zélande :

Le vendredi 15 mars 2019, Brendon Tarrant, militant d’extrême-droite a tué 50 personnes et en a blessé une vingtaine dans 2 mosquées de la ville Christchurch en Nouvelle-Zélande. Dans un manifeste de 74 pages, il explique les racines idéologiques de son geste et ce qui l’a poussé à passer à l’acte.

Un terrorisme d’extrême-droite bien présent…

Avant de revenir sur le contenu très explicite de ce texte, il convient tout d’abord de rappeler que le terrorisme d’extrême-droite tue partout dans le monde et de manière récurrente : on pense notamment à Anders Breivik (77 morts en 2011 à Oslo) ou plus récemment Robert Bowert (11 morts en 2017 à Pittsburgh). Les passages à l’acte de militants d’extrême-droite sont bien réels et la liste est longue (https://blogs.mediapart.fr/vilmauve/blog/310117/le-terrorisme-dextreme-droite)

… et des racines idéologiques bien françaises

Georges Sorel

Ensuite, il est important de rappeler que les références et les sources qui ont « inspirées » les passages à l’acte trouvent souvent racine dans des concepts idéologiques de théoriciens français. Par le passé, ce fut le cas du régime fasciste tel qu’il a été installé en Italie dans les années
1920 : la principale source d’inspiration revendiquée (si l’on parler comme cela) fut le théoricien français Georges Sorel (voir Zeev Sternhell – La droite révolutionnaire et Naissance de l’idéologie fasciste).
Pour rappel, Le fascisme est le fruit d’une synthèse « sociale et nationale » qui se forge en France à la fin du XIXème siècle, dans une période d’intense maturation idéologique. Cette synthèse prend son origine dans une série de rapprochements entre des éléments du mouvement socialiste d’alors et les théoriciens d’un nationalisme révolutionnaire. Ce processus trouvera son aboutissement dans la création du « cercle Proudhon », qui réunira autour d’un idéologie « sociale et nationale » les monarchistes « sociaux » de l’Action Française proche des idées de Charles Maurras et Maurice Barrès et militants issus du mouvement socialiste et syndicaliste révolutionnaire proche de Georges Sorel et de Lagardelle.

logo du “Cercle Proudhon”

Ce sont les militants réunis au sein de ce « Cercle Proudhon » qui fourniront la base des premiers groupes fascistes en France : Valois et Lagardelle se retrouvent dans la fondation de la première organisation fasciste, le faisceau, au côté d’industriels milliardaires. Le « cercle Proudhon », et son précurseur idéologique, Georges Sorel, sera de l’aveu même de Mussolini, l’un des principaux inspirateurs du premier fascisme italien. Les syndicalistes révolutionnaires italiens influencés par le théoricien français et les socialistes anticonformistes animés par une démarche de « révision du marxisme » constitueront une partie des troupes fascistes originelles.
Cet héritage idéologique est revendiqué par les fascistes contemporains, des identitaires à Égalité et réconciliation » : Georges Sorel, le « cercle Proudhon », et Proudhon lui-même (interprété sous le prisme de ses écrits les plus réactionnaires, comme figure d’un socialisme « national », antisémite, misogyne, antimarxiste).

Un manifeste qui adoube un concept raciste français…

Dans son manifeste, Brendon Tarrant fait explicitement à son idéologie en mettant en première page la pseudo-théorie du grand remplacement et le symbole du soleil noir. Il y a donc ce symbole radical qui donne le ton à ce manifeste : le soleil noir, qui trône en couverture. Le même que celui tracé par Himmler sur le sol du château de Wewelsburg, quartier général de la SS en Westphalie allemande, et devenue une référence très courante dans les milieux néonazis. On peut le retrouver sur des drapeaux, t-shirts, affiche de concerts depuis des années…
Dans ce manifeste, ce terroriste y dévoile une idéologie hybride, mêlant suprémacisme, racialisme, ethno-nationalisme, éco-fascisme… et fait référence comme source de déclenchement à une théorie élaborée en France par un idéologue extrêmement repris par l’extrême-droite et une partie de la classe politique française. Cette théorie raciste est celle élaborée par le français Renaud Camus sous le nom de théorie du grand remplacement.

Pour la résumer, cette théorie a deux aspects.

Renaud Camus

Dans le premier aspect, Renaud Camus part d’un pseudo constat démographique : la fameuse immigration massive et la non moins fameuse fécondité plus importante des populations extra-européennes (comprendre non-blanches) remplacerait dans un futur proche les populations « d’origine » en imposant leur religion et leur culture.
Cette vision nommée « éthno-différencialiste »par les groupuscules qui s’en réfèrent n’est ni plus ni moins qu’une théorie d’essence raciste car elle repose sur l’ethnie et la couleur de peau avec d’un côté les peuples européens et de l’autres les extra-européens. Même si les chiffres démontrent le contraire, bon nombre de militants d’extrême-droite (et pas que) se réfère à cette théorie. De plus, elle ignore de manière volontaire que les circuits de migration se font essentiellement dans les pays limitrophes (voir carte).
Le second aspect est plus complotiste car ce grand remplacement serait organisé par une élite mondialiste qui vise à remplacer les peuples d’origines. C’est un des traits classiques des théories antisémites développées au début du XXe siècle, qui attribuaient ces caractéristiques
aux Juifs.
Cette « théorie » du grand remplacement n’est pas née sous la plume de Renaud Camus, elle avait déjà été « pensée » par Maurice Barrès à la fin du XIXème siècle dans « l’appel au soldat ».

… base de l’idéologie des groupuscules fascistes français

En France et notamment à Lyon, les groupuscules installés reprennent à leur compte cette théorie en la complétant avec le « concept » de remigration. C’est notamment le cas de Génération identitaire qui possède 2 locaux dans le Vieux Lyon (La Traboule et l’Agogé – salle de sport nationaliste), ils sont les fervents défenseurs du « grand remplacement ». Et ils ont participé à ce que ce terme rentre progressivement dans le débat public et soit repris progressivement par des « polémistes », « philosophes », « écrivain », puis par des « responsables » politiques du Rassemblement National aux Républicains (et même servant sans doute aux élaborations racistes des lois sur la migration) : c’est la base du concept métapolitique à laquelle se sont appliqués les militants de Génération Identitaire avant de d’orienter leur stratégie politique vers le Front National/Rassemblement National. La remigration vient prolonger cette théorie car en plus de dénoncer cette pseudo invasion, ils veulent s’atteler à contraindre de manière « pacifique et humaine » les immigrés dans leur pays d’origine : tout un programme…

Et ce programme raciste et haineux, Génération Identitaire tente de le diffuser ; mais aussi avec l’aide de ses branches européennes, de le mettre en pratique notamment lors de leurs deux dernières actions d’envergure appelé « Defend Europe ».
Au mois d’août 2017, ils avaient « tentés » de barrer la route aux migrants et à leur soutien en méditerranée mais cela fut un échec assez cinglant. Mais ce fut la 1ère action à l’échelle européenne de « Génération Identitaire France » avec l’aide des groupes du même nom de plusieurs pays européens.
Au mois d’Avril 2018, Génération Identitaire continue de faire parler de lui en organisant une opération au coût financier important au col de l’échelle : leur but est de dénoncer ce point de passage par les migrants et bien évidemment de faire parler d’eux… Ils organisèrent même des milices racistes dans les lieux alentours pour repousser des migrant.e.s qui tenteraient de passer quitte à mettre la vie des migrant.e.s en danger.
Depuis ces « opérations » de communication, la page Facebook de Génération Identitaire a été fermée. Cela ne les empêche pas sur Lyon, par exemple de continuer à communiquer via une nouvelle page « gonitude ». L’une des questions que l’on peut poser de façon légitime est de s’interroger sur le
financement de telle campagne qui a nécessité plusieurs dizaine de milliers d’euros, sans compter les frais juridiques suite à quelques arrestations.
Les liens avec les suprémacistes blancs et les religieux politiques à l’international est une première réponse. Mais Génération a aussi des liens de financement ou d’aide au niveau national et il faudrait un jour effectuer de sérieuses recherches notamment par rapport à leurs
divers locaux.
Nous avons récemment appris que le terroriste qui a fait 50 morts en Nouvelle-Zélande avait fait un don de 1500 euros à la branche autrichienne Génération Identitaire… et en aurait sûrement fait aussi à la branche française !
Nous savons que depuis le décembre 2018, la Traboule, local lyonnais et siège social de Génération Identitaire, est en travaux pour répondre aux demandes de la commission communale de sécurité. Il en est de même pour la salle de sport, l’Agogé, salle réservée aux nationalistes blancs.
Nous ne faisons pas d’illusion sur l’issu des travaux puisque ce ne sont pas les dollars ou les euros qui vont manquer aux identitaires ; et ce malgré, la diffusion d’une idéologie raciste via ces 2 locaux (pour en savoir plus sur les identitaires, nous vous conseillons les 2 parties du
reportage « Génération Hate » – https://www.youtube.com/watch?v=Il2GbD4mrrk et https://www.youtube.com/watch?v=_kEgufjqlio).

Bases de ripostes aux fascistes

En plus de la nécessaire autodéfense face aux fascistes, ce sont les luttes populaires de rupture, fondée sur une éthique et une pratique antihiérarchique, associées à la perspective révolutionnaire d’une société égalitaire, libertaire et internationaliste qui constituent le meilleur rempart contre le fascisme. En effet, les avancés du fascisme sont fait des reculs du mouvement ouvrier, et plus largement de l’ensemble des mouvements émancipateurs, qui portent l’exigence de liberté et d’égalité politique, économique et sociale, entre les individus. Ces reculs sont liés au découragement produit par les échecs des luttes populaires, mais aussi par la conviction largement partagée qu’il n’existe pas d’alternative au capitalisme, à l’État, à la hiérarchie, à l’inégalité sociale et instituée.
Nous affirmons pourtant qu’il existe un projet de société qui concilie l’exigence de liberté et d’égalité sociale entre individus, qui répond aux aspirations des individus et des classes populaires à la dignité et à l’émancipation, qui rend concret la perspective de l’abolition des classes, de l’État, de la hiérarchie et des inégalités sociales. Ce projet de société, c’est celui de la société communiste libertaire, fondée sur la propriété commune des moyens de production, leur gestion directe par les travailleuses et travailleurs au moyen de la démocratie  directe, du fédéralisme libertaire (décision collective, mandatement contrôlé et révocable, libre association).
Nous affirmons qu’une telle organisation sociale est non seulement souhaitable mais aussi possible, puisque ses germes existent dans les pratiques d’entraides actuelles et passées, dans la capacité critique des individus et leur volonté.
Sur Lyon, il est nécessaire de relancer rapidement une lutte unitaire pour obtenir la fermeture de tous les locaux fascistes et notamment ceux de Génération Identitaire.

CGA Lyon

2 commentaires »

  1. syndicaliste antifasciste 21 mai 2019 at 18:33 - Reply

    Salut camarades,

    l’analyse de Sternhell sur les origines proudhoniennes et syndicalistes révolutionnaires du fascisme est à prendre tout de même avec des pincettes. Cette thèse d’un point de vue antifasciste n’est pas fondée.

    Georges Sorel, est le principal introducteur du marxisme en France et est un théoricien du syndicalisme révolutionnaire, déçu par la CGT qui tombe petit à petit aux mains des réformistes. Déboussolé par le pessimisme, certes, il se rapproche de l’Action Française et de Maurras entre 1909 et 1910 sans pour autant y adhérer ni cautionner le nationalisme qu’il critique viscéralement (l’analyse constante de Sorel repose sur la lutte des classes). Si il inspire le Cercle Proudhon et collabore à la revue traditionaliste l’Indépendance de 1911 à 1913, il la quitte néanmoins à cause, encore, du nationalisme. A partir de là, il se met à dénoncer l’extrême-droite et ses figures, les qualifiant de « pipelets nationalistes ». Opposé à la guerre et à l’Union Sacrée lors du conflit de 1914, il se réjouit de la révolution russe en 1917 et va employer l’essentiel de ses activités à défendre la révolution bolchévique. Il collabore régulièrement à La Revue Communiste où il va faire des articles élogieux et de soutien pour Lénine et la Révolution russe en 1921, preuve alors que les communistes de l’époque ne le considèrent pas comme un membre ou ex-membre d”extrême-droite ou encore comme un théoricien ambigus (malgré des affrontements de rue fréquents). Il est interviewé pour un article publié dans l’Humanité en mars 1922. Son enthousiasme « soviétophile » va laisser place à l’inquiétude de la montée des fascismes. A sa mort le 27 août 1922, l’Humanité et La Vie Ouvrière lui rendent hommage.

    Pour son disciple Edouard Berth, membre du Cercle Proudhon, c’est pareil. Il est attiré aussi par l’Action Française en 1910 jusqu’en 1914 où, comme Sorel il rejette l’Union Sacrée et la guerre. Il rompt donc avec l’extrême-droite et il confie d’ailleurs en 1924 dans son livre Guerre des Etats ou guerre des classes : « J’avoue avoir failli céder à la séduction ; mais après, l’illusion apparaît vraiment trop folle ». Il dénoncera avec force le nationalisme, le racisme et l’extrême-droite. Il considère Maurras et les militants de l’Action Française comme étant des « hallucinés du passé », des « jacobins blancs ». Et face aux propos « anti-boches » de Maurras qui affirme que « les allemands sont des barbares », Berth répond, toujours dans le même livre que « la vraie barbarie c’est la barbarie nationaliste ». Il affirme également que « Entre les nationalistes et nous, la scission est désormais profonde et irrévocable » et que « nous nous sentons, nous, prolétaires socialistes, complètement étrangers à vos haines nationales, à vos haines de races […] Votre nationalisme nous est odieux ; il est fait de préjugés stupides, de routines crasseuses, de réactions féroces ». Il adhère au Parti Communiste Français, preuve qu’il n’est pas perçu comme un militant ou ex-militant fasciste d’extrême-droite alors que la méfiance était pourtant de rigueur depuis l’affaire Dreyfus. Il écrit dans la revue communiste Clarté, notamment un article s’intitulant « Georges Sorel » le 15 septembre 1922, et un article qui fait l’éloge de Lénine en août 1924. Mais, déçu par un schéma avant-gardiste, autoritaire et centraliste-jacobin du socialisme version russe, il revient de nouveau chez les syndicalistes révolutionnaires après une période de silence, aux côtés de Pierre Monatte en écrivant dans le revue La Révolution Prolétarienne entre 1930 et 1938, et lutta jusqu’à la fin de ses jours (il meurt le 25 janvier 1939) contre toute tentative mal avisée d’assimiler Georges Sorel au fascisme.

    Même Georges Valois après sa brève période fasciste demande l’adhésion à la SFIO sous le parrainage de Marceau Pivert qui était alors la figure antifasciste des TPPS. Son livre Technique de la révolution syndicale en 1935 est clairement antifasciste et prévoit même les basculements d’une partie de la gauche et de l’extrême gauche du côté fasciste des années plus tard. Il participe à la résistance et mourra dans un camps de concentration.

    Pour ce qui est des syndicalistes révolutionnaires italiens, nombres de fascistes et sympathisants du fascisme de la première heure deviennent antifascistes radicaux très vite et sont parmi ceux qui vont constituer les Arditi del Popolo, le parcours de Alceste de Ambris et l’épisode de Fiume sont parlant.

    Les néo-fascistes qui se réclament aujourd’hui de Sorel, Berth ou Valois sont des idiots qui ne connaissent pas l’histoire, car ces trois personnages ont fini leur jours en tant qu’antifascistes convaincus. Même un penseur néo-fasciste de la nouvelle droite comme Alain de Benoist, dans son livre “Edouard Berth ou le socialisme héroïque”, affirme que ni Berth, ni Sorel ne peuvent être présentés comme d’extrême droite ou fascistes… donc pourquoi devrions-nous les présenter comme tel ?

  2. cga lyon 9 avril 2019 at 12:48 - Reply

    petite coquille dans le texte à corriger.
    A la fin le paragraphe “… et des racines idéologiques bien françaises”, il y a eu un oubli juste après Proudhon lui-même. A rajouter entre parenthèse “((interprété sous le prisme de ses écrits les plus réactionnaires, comme figure d’un socialisme « national », antisémite, misogyne, antimarxiste)”

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