L’actualité du fascisme

1 mars 2019 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Ce texte, publié sur le nouveau média militant “ACTA”, est une retranscription de l’intervention orale de Mathieu Rigouste (sociologue et auteur de l’ouvrage de référence La domination policière, une violence industrielle) pendant le meeting pour Clément, qui a eu lieu le 8 décembre dernier à la Bourse du travail de Paris. Il explore notamment les relations entre police, fascisme et extrême-droite. Nous le reproduisons ici en intégralité.

Ce texte reproduit l’intervention orale de Mathieu Rigouste lors du « meeting pour Clément » tenu le 8 septembre 2018 à la Bourse du Travail de Paris, dans le contexte du procès des meurtriers de Clément Méric – militant antifasciste assassiné en 2013 par des skinheads d’extrême-droite.

Mes recherches sont conçues dans les luttes, pour et à travers elles, afin de leur servir comme outils. Mes travaux sont des propositions d’analyse, il s’agit donc d’y prendre ce qui peut servir à faire ses propres armes. Je m’inscris dans ces luttes qui considèrent que c’est aux premières et aux premiers concerné.e.s par chaque rapport de domination d’être en première ligne de l’auto-organisation des résistances et des mouvements de libération. Les camarades m’ont demandé d’essayer de réfléchir aux liens entre extrême droite, fascisme et police.

Manifestation d’hommage à Clément Méric, Place St-Michel, septembre 2018
Manifestation d’hommage à Clément Méric, Place St-Michel, septembre 2018

De manière générale, mon travail s’articule autour de l’histoire du système sécuritaire. J’observe notamment comment celui-ci pioche en permanence dans l’histoire de la domination coloniale, et plus spécifiquement des guerres coloniales. Dans cette forme de domination, le système sécuritaire se ressource, puise des outils et se réagence. On se rend finalement compte que toute une série de mécanismes et de logiques sécuritaires – en termes de surveillance, de répression, de contrôle, de quadrillage, de militarisation – sont puisés dans un répertoire colonial passé mais aussi très présent.

La colonialité ne relève pas seulement des persistances d’un passé révolu, elle traverse tout le système sécuritaire, capitaliste, patriarcal, etc. L’armée française est constamment déployée à l’extérieur du territoire national, dans des guerres impérialistes et des situations de domination néo-coloniale.

Saïd Bouamama avait donné, il y a quelques années, une définition du fascisme qu’il présentait comme une sorte de « réserve » d’idées et de pratiques que la bourgeoisie, les classes dominantes, entretenaient afin de puiser à l’intérieur. Nous sommes nombreux à utiliser cette définition qui me semble très pertinente. En effet, si l’on analyse historiquement le fonctionnement de l’appareil d’État et les milieux d’extrême-droite, on constate qu’il n’y a pas d’indépendance entre eux, mais plutôt une sorte de collaboration. On pourrait même dire que l’État entretient l’extrême-droite et le fascisme comme un réservoir, voire comme un laboratoire. D’après mes travaux, je pense que ce constat est à étendre encore : l’extrême-droite et le fascisme peuvent être analysés comme un laboratoire pour la restructuration du capitalisme, mais aussi de la suprématie blanche, du patriarcat, et de l’ensemble des rapports de domination.

Je n’utilise pas tellement la notion de fascisme dans mes travaux, pourtant, ce que le terme de « fascisme » implique surgit en permanence. Il s’agit souvent de deux choses : le fascisme qui « vient », qui monte en puissance, et le fascisme qui est « là », qui n’est jamais parti.

Je vais essayer d’analyser ces deux aspects, d’une part l’extrême droite comme formation organisée qui monte en puissance, d’autre part le fascisme comme fonctionnement banal et quotidien du système capitaliste et impérialiste. Sans doute pourrait-on aussi aborder le fascisme comme une économie psycho-corporelle, une construction des corps psycho-affective, qui se joue à travers la fabrication de la virilité, de la blanchité, de la classe… D’autres l’ont fait, je ne le ferai pas ici.

Dans une première partie, je tenterai de revenir sur quelques éléments de l’histoire contemporaine récente, qui démontrent que la police et l’extrême-droite organisée sont complètement indissociables. On peut citer en introduction cette manifestation policière du 13 mars 1958, juste avant le coup d’État militaire fondateur de la Vème République. Ce qu’on voit dans ces mobilisations policières, ce sont des formes de radicalisation policière, d’autonomisation de la police.

C’est peut-être un peu étrange d’utiliser ces termes-là, les sociologues de la police préfèrent parler d’« insularisation » pour réfléchir au rapport entre l’instrumentalité et l’insularité de la police. En tout cas, on remarque dès ces manifestations qu’il y a des réseaux d’extrême-droite organisés à l’intérieur de la police. À cette époque, il y a notamment un réseau qui n’est pas très connu, qui s’appelle le Réseau « Dides » 1 et qui est mené par un commissaire qui participera avec d’autres à la fondation de l’OAS. Ces réseaux sont alors en première ligne d’une agitation policière dont la problématique principale est la lutte contre le communisme, qui va s’articuler avec la lutte pour le maintien de l’Algérie française.

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Dans ces manifestations policières qui sont clairement axées sur une stratégie issue de l’extrême-droite, il y a un enchevêtrement très clair avec une partie de l’appareil d’État. On peut suivre cette espèce de collaboration entre des aspects miliciens de l’extrême-droite et des aspects complètement intégrés à l’institution policière.

Un exemple avec la fondation en 1960 du FAF (Front de l’Algérie Française)2, prototype de ce qui va donner l’OAS3. Le FAF est rempli de policiers et de militaires, de cadres de l’administration, de politiciens, et a une influence jusqu’en haut de l’appareil d’État. Le dirigeant du FAF est le Bachaga Boualem4, numéro 2 de l’Assemblée nationale entre 1958 et 1960. Cela montre bien qu’on ne parle pas de réseaux éparpillés mais de groupes qui possèdent une forte influence sur l’appareil d’État, voire qui en ont les manettes, si on pense aux réseaux Foccart et Debré, qui entourent De Gaulle au sommet de l’État.

On peut ainsi suivre l’histoire du SAC (Service d’Action Civique), qui est au départ une milice du gaullisme mais qui, tout au long de la Vème République jusqu’au début des années 80, sert de courroie de transmission pour toute une série de pratiques, de diffusion d’idées, de coups tordus. Le SAC est en fait une milice du pouvoir, qui recrute directement dans l’extrême-droite, dans le banditisme, dans la police et dans l’armée. C’est une histoire qu’on rattache souvent aux réseaux Pasqua5 mais qui, là encore, est complètement intriquée dans l’histoire de l’appareil d’État français.

On pourrait s’intéresser encore à cette série de violences racistes qui éclate lors de l’été 197361 dans le Sud de la France, mais pas seulement. On pense souvent aux événements de Grasse pourtant il y a aussi des choses qui se passent à Toulouse ou à Paris. A priori, on a l’impression d’un déferlement d’une violence raciste d’anciens pieds-noirs qui, présentée ainsi, est difficile à comprendre. En fait, on retrouve dans ces réseaux beaucoup de policiers et de civils organisés à l’extrême-droite qui sont dans une optique de continuer la guerre d’Algérie en France. Quelques années plus tard, c’est la police qui va prendre en charge cette violence, c’est elle qui va assurer ce travail d’écrasement que les nostalgiques de l’Algérie française assuraient en tant que civils ou en tant que réseaux quasi-mafieux.

Enchevêtré avec tout ça, on pourrait citer le réseau « Honneur de la police »7, qui fait parler de lui dans les années 70 et au début des années 80. Dans les années 2000, on a d’ailleurs retrouvé des inscriptions « Honneur de la police » sur les vitres des véhicules de police, ce qui signifie que des agents de police avaient trouvé pertinent d’y faire référence. Ce qui fait exister ces réseaux est, bien entendu, toujours présent.

Après la dissolution du SAC (ndlr. en 1982 par François Mitterand), une organisation très comparable a rapidement émergé, le MIL (Mouvement Initiative et Liberté). Le MIL est la restructuration de ces réseaux et de ces pratiques dans les années 80, et s’il est difficile à suivre depuis, il existe toujours. Au moment de l’affaire Tarnac, il était d’ailleurs de nouveau sous le feu des projecteurs puisque Madame Alliot-Marie allait faire des conférences directement devant ce réseau. On voyait alors très bien qu’il n’était pas du tout une sorte de milice éloignée du pouvoir, mais qu’il le traversait.

Pour en arriver à la situation actuelle, je ne vais pas m’étendre sur la place du Front National (rebaptisé Rassemblement National) et des identitaires dans la police ou, inversement, de la place de la police dans le FN et les identitaires, car c’est quelque chose que l’on connaît bien aujourd’hui. Cela avait notamment été appuyé par la sortie d’un chiffre, l’année dernière, de plus de 50% de policiers qui déclaraient assumer voter FN, chiffre qu’on peut imaginer plus élevé encore.

Je donnais ces pistes-là pour montrer qu’il y a un lien d’enchevêtrement structurel, socio-historique, entre la police et l’extrême-droite et pas simplement dans le fait divers ni même dans l’accident, contrairement à ce qui a été dit. Le fonctionnement de l’appareil d’État en système capitaliste, raciste, patriarcal, entretient donc l’existence de l’extrême-droite et du fascisme comme une plateforme de restructuration.

Dans mon travail, je m’intéresse aussi à la manière dont ce fascisme diffus dans les pratiques, dans une sorte de banalité du mal 8, qu’on observe dans la société sécuritaire, ce fascisme qui est déjà là et n’est jamais parti, s’exprime dans ce qu’on appelle la suprématie blanche, le système des privilèges accordés à la classe des personnes désignées et construites comme blanches, donc à l’écrasement des strates sociales construites comme non blanches.

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Cela passe notamment par le fonctionnement de la police dans les quartiers populaires, qui, au-delà d’un système de domination venant appuyer un système d’exploitation – s’apparente, en regardant les pratiques quotidiennes, à un système de persécution dont le but est réellement l’écrasement des formes de vie dans les quartiers populaires. Si on l’associe avec le fonctionnement de la prison, on peut dire que cela confine même au système d’élimination social ou physique. On aurait vraiment tort de dissocier cela de ce qu’on peut appeler le fascisme, de croire que l’extrême-droite fonctionnerait à part de ce système d’écrasement. Bien entendu, il faut également lier ce système aux chasses policières contre les migrants et au fonctionnement de la frontière dans le capitalisme sécuritaire, la frontière comme marché, comme appareil d’écrasement de la vie. Là encore on pourrait décrire longuement les enchevêtrements entre la police et l’extrême-droite à Calais, à Vintimille, à Porte de la Chapelle, etc… En fait partout où la police tente de contrôler les migrants.

Il me semble que ce fascisme qui est « déjà là » passe aussi par l’islamophobie, par ce système d’oppression des personnes considérées, identifiées comme musulmanes, et qui, bien sûr, s’articule avec la négrophobie et la romophobie, et historiquement avec l’antisémisitme aussi. Revenons à l’islamophobie. Si l’on regarde un peu ce qui s’est passé avec l’état d’urgence, on constate l’émergence de nouvelles formes d’encadrement des quartiers populaires qui passent par ces dispositifs racistes. On a pu comptabiliser plusieurs milliers – je crois que ça atteignait presque 5000 – perquisitions fracassantes. C’est à dire, des policiers qui débarquent, qui explosent la porte de l’appartement et traumatisent des familles entières, très généralement sur simple dénonciation d’une apparence, quelqu’un qui aurait un peu laissé pousser sa barbe par exemple, ou de pratiques banales comme le fait d’aller à la mosquée ou de faire le ramadan. Ces formes de violence-là nous renvoient à toute une histoire de la police et des corps d’exception.

Pour avancer, je vais essayer de dégager de mon travail ce qui me semble pouvoir nous aider à comprendre ce qui se passe en terme de montée en puissance du fascisme dans le capitalisme sécuritaire, peut-être qu’on pourrait même parler d’une sorte de fascisme sécuritaire qui se met en place.

Il y a quelque chose qu’il faut, je crois, relever : le principe de Casamayor. Casamayor (nom de plume de Serge Fuster) était un juge un peu iconoclaste, qui montrait comment l’appareil d’État avait absolument besoin de créer des situations qui amènent la police à se resserrer autour du souverain. En fait, il y a ce que le sociologue Didier Fassin appelle un chèque en gris distribué par l’État aux polices de rue avec un processus d’enférocement : le capitalisme a besoin d’utiliser des unités de plus en plus féroces pour encadrer un prolétariat de plus en plus précarisé. Il permet l’autonomisation (ce n’est peut-être pas le bon terme), le développement d’unités de plus en plus autonomisées (on pense aux BAC mais pas seulement) et il y a un jeu de laisser-faire organisé. On fabrique des unités féroces, on les met dans des situations d’enférocement, et il faut faire en sorte que les chiens de garde restent tout de même groupés autour du souverain. Cette logique-là traverse, bien entendu, toute l’histoire de la police et de l’État, mais devient encore plus cruciale dans un système sécuritaire qui utilise en permanence la violence policière comme technique normale de contrôle social.

Brigade Anti-Criminalité de Nantes en action
Brigade Anti-Criminalité de Nantes en action

On a l’impression que – je le disais par provocation à un moment, mais ça me paraît de moins en moins faux – la biopolitique et la gestion de la vie des gens, s’appliquent de plus en plus spécifiquement aux classes moyennes et que, pour les classes populaires, ce n’est plus l’enjeu, comme si le système sécuritaire n’avait plus besoin de passer par cela. [ajout de MR : Mais la répression du mouvement des Gilets Jaunes montre que des formes de férocité répressive peuvent être déployées contre les strates supérieures et identifiées comme « blanches » des classes populaires, lorsque ces dernières deviennent incontrôlables.] En tout cas, on peut y voir le retour en force d’un régime politique qui passe par la coercition et l’écrasement et qui s’assume comme tel, qui ne fait même plus semblant.

Pour donner des exemples de ce constat, on peut citer ces manifestations policières qu’il y avait en mars 1958 et qui amènent Papon à concéder à cette police le couvre-feu. Il y a des enquêtes sur la mise en place du couvre-feu en 1958 qui montrent qu’il n’est en réalité pas vraiment appliqué, qu’il ne l’est qu’à certains endroits ou qu’on fait parfois semblant de l’appliquer, mais qu’il est en tout cas plutôt régi par des formes autonomes de certaines unités de police dans certains quartiers de Paris. On se rend compte que c’était une exigence, une revendication de cette police de plus en plus fasciste et que le pouvoir, avec à sa tête Maurice Papon leur cède le couvre-feu. Voilà comment on amadoue des chiens de garde. On ne peut donc là plus faire semblant de ne pas voir comment se structure le pouvoir.

Il s’est aussi sans doute passé quelque chose de cet ordre-là le 17 octobre 1961, bien que ce ne soit sans doute pas le seul angle d’analyse pour comprendre cet événement. C’est à dire que le pouvoir, et encore une fois Maurice Papon (pas seulement lui bien sûr, il est exemplaire, il est un des rouages d’une machine d’État), a sacrifié la manifestation des Algériens et des Algériennes dans Paris, les a sacrifiés à une police de plus en plus radicalisée dans le contexte de la guerre de libération algérienne.

J’ai l’impression que cette logique est régulièrement au premier plan de ce qui se passe depuis une quinzaine d’années en France, et dans la plupart des sociétés impérialistes qui jouent avec le développement d’unités féroces. C’est-à-dire qu’il faut en permanence leur sacrifier des corps, ce qui passe notamment par l’impunité judiciaire. Par le fait qu’ils (ndlr. les policiers) puissent tuer quinze à vingt personnes par an, habitants des quartiers populaires quasi-exclusivement, des jeunes hommes noirs et arabes quasi-exclusivement. Aussi, la manière implacable et systémique dont la justice couvre ces meurtres me semble fonctionner comme une sorte de sacrifice. On offre à cette police féroce la possibilité de continuer à fonctionner comme elle fonctionne et de continuer à revendiquer de plus en plus d’autonomie et de droit dans l’usage de la férocité. Cela résonne avec ces manifestations policières qu’on a vues en 2016 et qui sont elles aussi assez exemplaires, bien qu’elles ne devraient pas cacher le fait que ce phénomène existe un peu partout. Dans la plupart des grandes villes de France, il y a des policiers organisés qui sortent dans la rue, qui viennent exiger que la justice les couvre encore plus.

Manifestation sauvage de policiers en 2016
Manifestation sauvage de policiers sur les Champs-Élysées, octobre 2016

Il y a d’autres groupes aussi, par exemple l’émergence de groupes de femmes de policiers qui font un travail idéologique d‘appui à la production de l’impunité. C’est assez intéressant de voir ça dans l’histoire de la contre-insurrection. La contre-insurrection a utilisé à différentes époques cette espèce d’instrumentalisation patriarcale de la férocité policière en mobilisant les femmes de flics ou de militaires. Dans ces logiques à l’œuvre, on remarque donc une montée en puissance des forces spéciales dans l’armée et de ce qui y correspond dans la police, c’est-à-dire ses unités les plus féroces et autonomisées, ainsi que de leurs idées et pratiques.

Sur ce débat de sociologues entre instrumentalité et insularité de la police, il semblerait qu’on assiste de plus en plus à une instrumentalisation de l’autonomisation de la police. Ces groupes de policiers qui sortent dans la rue pour revendiquer, cagoulés et armés, ce n’est pas juste un laisser-faire, c’est un accompagnement. On le voit dans les logiques et les positionnements des syndicats de police par rapport à ces sorties de policiers dans les rues, mais on le voit aussi dans les préfectures, dans les hautes sphères administratives de l’État. Il y a un accompagnement, ce n’est pas une dérive extérieure au système économique et politique.

Il faut regarder la persistance de la gestion raciste des classes populaires identifiées comme non-blanches. La police, dans le système sécuritaire, continue, toujours plus, à développer ces logiques, à la fois pour appuyer la surexploitation de ces strates infériorisées du prolétariat, maintenir l’existence d’un système de privilèges pour les strates blanches des classes populaires mais aussi pour soutenir l’ensemble du système en lui permettant de se restructurer.

Pour conclure, il me semble que si l’on observe cette histoire de manière très longue, se joue la répétition de phases d’utilisation de la violence par les classes dominantes qu’on peut repérer à plusieurs époques de l’histoire de l’État et du capitalisme, qui commence dès le stade de fondation du capitalisme, déjà, à travers l’esclavage, la colonisation et la chasse aux sorcières (la restructuration du patriarcat).

Le capitalisme se met en place comme un vaste système de dépossession, dépossession d’accès aux communs : les terres, les rivières, les forêts, tout ce qui permettait à certaines strates de la paysannerie une forme d’autonomie et d’indépendance. Il s’agit d’empêcher l’accès à ces formes d’autonomie pour obliger, en mettant en dépendance, ce qui va devenir le prolétariat à aller se faire embaucher dans ce que vont devenir les usines, les fabriques, etc.

Cette logique de dépossession revient en permanence dans l’histoire du capitalisme, comme la guerre. Peut-être que l’un des angles pour aborder ce qui se passe en ce moment avec la montée des forces fascistes dans la rue renvoie à une logique de dépossession de la rue. C’est-à-dire qu’il faut considérer la rue comme un commun, au même titre que les terres, les rivières et les forêts. La rue, dans le système capitaliste et pour les classes populaires spécifiquement, c’est un endroit où habiter, c’est un endroit où traîner, c’est un endroit où trouver, peut-être, quelques solutions à ses galères, trouver un business à droite à gauche, créer de l’entraide. C’est simplement habiter un monde, c’est aussi des relations sociales. La rue, pour les classes populaires, n’est pas simplement un lieu de circulation. C’est aussi, un lieu de défense, de résistance, d’existence. La rue peut-être un lieu d’émancipation, mais c’est aussi, bien sûr, un lieu où s’expriment tous les rapports de domination.

Tag "La police tue, viole", lors de l'émeute de Bobigny, février 2017.
Révolte pour Théo, Bobigny, février 2017

Il semble donc que la montée en puissance des groupes fascistes participe, au même titre que le reste de cette société, à une sorte de grand moment de dépossession de l’accès à la rue, dont on voit l’aboutissement dans certaines sociétés. Par exemple, Valls aimait bien dire qu’il regardait de très près ce qui se passait en Arabie Saoudite, or en Arabie Saoudite, on le voit, de nombreuses villes « n’ont pas de rue ». Il n’y a plus d’accès à la rue. On est transporté de chez soi par un véhicule qui nous emmène au point d’arrivée. La rue n’existe plus. Je crois qu’il y a quelque chose de cet ordre-là dans l’ère sécuritaire.

Pour conclure, je l’ai dit, mais il faut sans doute le répéter, il est important de bien voir que cette expression du fascisme est complètement connectée au reste des structures sociales, que la montée en puissance d’idées et de pratiques venues de l’extrême droite est l’un des rouages de l’ensemble de ce système et qu’on ne pourrait pas s’y attaquer sans s’attaquer collectivement à l’ensemble des structures sociales, économiques et politiques.

  1. Du nom de Jean Dides, commissaire de police et membre des Renseignements généraux, député poujadiste et membre de différents groupes en faveur de l’Algérie française (FAF, FNAF…)
  2. Mouvement politique français de lutte contre l’indépendance de l’Algérie fondé en juin 1960 et dissout par le gouvernement Michel Debré en décembre de cette même année.
  3. L’Organisation de l’Armée Secrète, fondée en 1961, est une organisation politique et militaire clandestine, dont l’objectif est de défendre la présence coloniale française en Algérie « par tous les moyens », y compris terroristes.
  4. Saïd Benaïssa Boualem, dit le « bachagha » (« haut dignitaire ») Boualem, fut commandement harki de la région de l’Ouarsenis, a combattu contre le FLN, devenant l’un des chefs de file des Algériens favorables à la France durant la guerre.
  5. Réseaux interindividuels ou institutionnels autour de la figure de Charles Pasqua, impliqués dans une dizaine d’affaires politico-financières françaises.
  6. Vague de violences et agressions racistes perpétrées contre la population algérienne, causant des dizaines de morts et de blessés, notamment à Grasse et à Marseille durant l’été et l’automne 1973.
  7. Honneur de la police est un réseau illégal d’extrême-droite de « lutte contre la subversion gauchiste » qui revendiqua un attentat et un assassinat à la fin des années 70. Son nom s’inspire d’un groupe de résistants éponyme qui se forma au sein de la préfecture de police de Paris durant la 2nde guerre mondiale.
  8. La « banalité du mal » est un concept développé par Hannah Arendt dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal paru en 1963.

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