Pologne : des nationalistes perturbent un colloque à Paris sur l’Ecole polonaise de la Shoah

27 février 2019 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Le directeur de publication du site Le Courrier d’Europe Centrale a publié un long article sur les menaces de nationalistes polonais à l’encontre des intervenants d’un colloque qui s’est tenu jeudi et vendredi dernier à Paris sur la mémoire de la Shoah, ponctuées d’insultes antisémites. En voici un extrait, l’article intégral étant à lire ici.

Jeudi et vendredi dernier, un colloque scientifique consacré à « l’École polonaise de la Shoah » a été perturbé par des militants nationalistes polonais. De nombreux chercheurs ont été malmenés à l’intérieur et à l’extérieur de l’enceinte universitaire, en raison de leurs prétendues positions « anti-polonaises ».

« Nous sommes sous le choc. Il y a eu des perturbations dans la salle – j’y étais l’après-midi du jeudi. Je me suis retrouvée par hasard parmi un groupe assez conséquent de supporteurs de Gazeta Polska, assise à côté du curé au milieu ». Dans l’amphithéâtre François Furet de l’École des hautes études en sciences sociales, Joanna assiste avec une centaine de participants à l’irruption de militants nationalistes polonais venus contester à des historiens le droit de débattre du passé de la Pologne, de l’histoire de la Shoah, des chevauchements mémoriels juifs et polonais.

La scène a effectivement de quoi choquer : elle se déroule au cœur de Paris, dans une enceinte universitaire prestigieuse. Les propos qui sont tenus sont explicitement antisémites. Le ton qui domine est agressif et menaçant.

« Le matin, en entrant dans la salle, on a tout de suite repéré les émigrés polonais à Paris qui militent au Klub Gazeta Polska. Il y avait un curé, un mec avec un badge du drapeau polonais », nous raconte Valentin Behr, jeune chercheur français actuellement en poste à Varsovie. « L’ouverture officielle du colloque s’est bien passée. Ça a commencé à déconner sur les coups de onze heures lors de l’intervention de Jacek Leociak en conférence introductive, pendant laquelle la présidente de séance a dû multiplier les rappels à l’ordre ». « Ils étaient placés dans différents endroits de la salle pour intervenir et filmer », précise Frédéric Zalewski, politiste, également présent.

Le chercheur conspué est un historien polonais auteur d’une monographie remarquée sur le ghetto de Varsovie. Dans l’après-midi, ce sont les exposés de Jan Grabowski – spécialiste de la « chasse aux Juifs » dans la Pologne occupée – et de Sidi N’Diaye – au sujet d’une comparaison entre Tutsis du Rwanda et juifs de Pologne – qui sont également chahutés, entravés. « – Une honte de ne parler que des juifs et des Polonais, et pas des Allemands ! » entend-on dans les travées. « – Vous taisez les crimes commis par les juifs eux mêmes ! », « – Qui vous a donné cette information ? » « – Mensonges ! »

« Ce n’était pas des interventions isolées, c’était coordonné », insiste de son côté Tal Bruttmann, dont les posts sur Facebook ont largement contribué à mettre en lumière ces incidents. « Il y avait toujours entre quinze et vingt personnes de ce groupe nationaliste dans l’amphithéâtre, avec des allers et venues, des rotations », souligne Valentin Behr. « Concernant Sidi N’Diaye, il a été pas mal teasé par des médias polonais avant le colloque », rappelle également le jeune chercheur. « Il a ensuite été présenté dans un média polonais proche de Korwin-Mikke comme l’invité exotique de l’Ouganda, alors que son intervention était vraiment brillante », s’indigne Frédéric Zalewski.

« Le lendemain, je suis venue l’après-midi, ils n’étaient pas nombreux au début, ils sont arrivés petit-à-petit. En sortant, on a compris qu’ils attendaient les intervenants et les participants dehors, en les entourant et poussant des cris », nous raconte Joanna. « On est venus me voir après mon intervention », confirme Valentin Behr, « J’avais fait un lapsus en décrivant le logo de l’Institut polonais de la mémoire nationale – j’avais dit « l’aigle et la croix » au lieu de « l’aigle et la couronne » ». Dehors, une militante nationaliste est venue me dire : « Vous avez plaisanté avec la croix, mais nous, nous ne venons pas rire dans les synagogues » ». 

Plus grave : Jan Grabowski dit avoir été traité de « sale Juif ». « Après avoir quitté l’EHESS, on m’a insulté copieusement dans la rue, près du métro », a quant à lui fait savoir Jacek Leociak.

« Tous ces gens sont connus comme membres du Klub Gazeta Polska. Ce sont des nationalistes d’extrême-droite très liés au Rassemblement national français. Ceux de Paris sont des Polonais de France, parfois de troisième génération », nous explique Jean-Yves Potel, universitaire et ancien journaliste, spécialiste de la Pologne. « Depuis que le parti Droit et justice (PiS) est au pouvoir, à chaque manifestation d’opposants devant l’ambassade de Pologne à Paris, ils sont là ». Ces jeudi et vendredi, certains membres du « Klub » de Varsovie ont même fait le voyage pour la capitale française.

« Ce sont des groupes militants organisés, qui se sont beaucoup mobilisés lors des marches après la catastrophe de Smolensk« , abonde Valentin Behr, par ailleurs spécialiste de « l’Histoire du temps présent » de la Pologne. « Gazeta Polskaest quand même un journal bien d’extrême-droite, antisémite ». Ceux de Paris font partie d’un vaste réseau d’associations de lecteurs dispersées dans toute la « Polonia », nom donné à la diaspora polonaise dans le monde.

Le chahut et les intimidations dont ils ont été les auteurs lors du colloque à l’EHESS, ces militants le revendiquent sur leur page Facebook. Des vidéos nationalistes y cohabitent avec les clichés et comptes-rendus de leurs activités. Comme leur participation à cette « Marche pour la vie », organisée le 20 janvier dernier à Paris par des associations françaises anti-avortement. Quant au prêtre présent avec le groupe, il s’agirait de Stanisław Jeż – recteur pendant trente de la Mission catholique polonaise de Paris -, selon Audrey Kichelewski citée par Political.fr

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