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Interview du réalisateur du documentaire Regarde Ailleurs

Nous vous avions déjà parlé du documentaire Regarde Ailleurs [1] d’Arthur Arthur Levivier, qui permet de comprendre l’absurdité de la situation des exilés en France. Le film est projeté au cinéma Le Saint André des Arts à Paris du 13 février au 12 mars, et quatorze projections-discussions autour du film seront organisées dans les semaines qui viennent en présence de l’équipe du film, d’intervenants extérieurs tels que La Cimade, le Gisti, la Ligue des droits de l’Homme, Utopia 56 et/ou des personnes en exil.

Nous avons eu l’occasion de rencontrer Arthur à l’occasion de la projection d’un film de Yannis Youlountas il y a quelques mois, et nous profitons de la sortie de son film en salle pour lui poser quelques questions sur son parcours et la genèse de son documentaire.

Est-ce que tu pourrais nous présenter ton parcours ?

J’ai fait une école d’ingénieur en environnement car je ne savais pas trop quoi faire après le lycée. Pendant ces 5 ans d’études qui ne m’intéressaient pas beaucoup, j’ai plutôt fait la fête et j’ai mis des sous de coté en faisant des petits boulots. Une fois mon diplôme d’ingénieur en poche, j’ai pu partir avec ces économies pour un voyage d’un an et demi en Asie du sud-est. C’est pendant ce voyage que j’ai commencé à faire des petites vidéos de voyage  et j’ai commencé à m’appliquer un peu plus, à apprendre à me servir des logiciels de montage. Un peu plus tard, j’ai rencontré une productrice indonésienne à Bali qui m’a proposé de passer du temps avec son équipe de monteurs à Jakarta, qui m’ont donné un coup de pouce pour mon premier petit film un peu réfléchi : Lovely Bali. J’ai continué ma route en filmant durant le voyage puis je suis rentré en France pour m’atteler tranquillement aux montages des images tournées Laos, au Vietnam et au Cambodge.

Après 4 mois de montage, une fois ces vidéos terminées, je suis parti pour l’Australie avec comme objectif : renflouer mon compte en banque et surtout réaliser un premier “vrai” film. En Australie, j’ai lancé mon petit business de jardinage, qui m’a permis de m’acheter un  ordinateur, une bonne caméra et de pouvoir financer mon voyage et le tournage en Australie. Je savais que je voulais faire un film mais je ne savais pas précisément sur quel sujet : c’est pourquoi j’ai essayé d’aller vers un large éventail de personnes afin de recueillir une sorte de portrait social de ce pays. Mais je n’avais pas du tout conscience du travail que représentait la création d’un documentaire, et au bout de 8 mois je n’avais pas beaucoup avancé et j’ai finalement décidé de prendre du recul et de faire une pause.

C’est à la fête de l’Huma que j’ai rencontré des bénévoles de l’association “Les Amis de la Terre”. Ils recherchaient des vidéastes pour filmer leurs actions. On était à la veille de la COP 21 et beaucoup de choses se faisaient pour dénoncer l’immobilisme des gouvernements face à la crise climatique. Je me suis plongé dans ce monde militant et j’ai réalisé de petites vidéos d’actions pour divers associations et collectifs. Par la suite, je me suis petit à petit éloigné des associations pour me rapprocher des mouvements plus autonomes, et très vite, j’ai commencé à faire de petites vidéos indépendantes. C’est pour
diffuser ces vidéos que j’ai créé la chaine youtube Activideo. Ensuite, j’ai rencontré d’autres jeunes vidéastes qui suivent les mouvements sociaux et comme moi ne supportent plus la désinformation des médias dits “mainstream”. Certaines personnes commencent à donner un coup de main
par-ci par-là et Activideo se transforme en collectif à l’occasion du film “Alors c’est qui les casseurs ?”. Puis, pour la diffusion de “Regarde Ailleurs”, nous avons créée l’association Activideo afin de pouvoir produire et distribuer, recevoir des dons, faire des factures lors des interventions pour des projections, etc.

Comment est né le projet du documentaire sur le  démantèlement de la “jungle” de Calais ?

Ce film n’était pas du tout prévu. En octobre 2016, Florence Roy de “Salam Quand même” me demande de me rendre à Calais pendant l’expulsion de la « jungle » pour réaliser des entretiens. C’est la première fois que je mets les pieds là-bas et que je rencontre des personnes en exil. Immédiatement, je suis sidéré par la tournure des évènements :  ce que le gouvernement décrit comme une « opération humanitaire » est en fait une violente expulsion. J’oublie vite la raison de ma venue et commence à filmer dans l’idée de transmettre une réalité. Je reste une semaine quasiment 24h/24 dans la « jungle », mais la tension sur place ne permet pas de véritables rencontres et je filme surtout des « images d’action ».

De retour à Paris, je décortique ces images, je me documente sur le sujet, tentant de trouver du sens… Je décide de retourner à Calais en juin 2017 pour voir quelle est la situation sur place 8 mois après l’expulsion et recueillir plus de témoignages. On me raconte alors le harcèlement et les violences policières mais celles-ci sont presque impossible à filmer sans une organisation particulière. Je reviens donc un mois en août équipé de caméras cachées et de caméras de chasse. Après ça, 5 mois de travail intense derrière la table de montage aboutiront au film “Regarde Ailleurs”.

En tout, j’ai passé 1 an et demi à faire ce film, entrecoupé de quelques petites périodes de jardinage pour le financer.

Ce qui frappe dans le documentaire, c’est la proximité que tu as réussi à établir avec les migrants. Comment est née et s’est développée cette confiance ?

Je pense que plusieurs choses ont aidé à développer cette confiance. Déjà, le fait d’avoir été seul sur le terrain de jour comme de nuit, en toutes
circonstances et avec une toute petite caméra aide beaucoup. J’étais plus assimilé à un pote là pour témoigner de leur injustice qu’à un journaliste. En plus, avec ma petite caméra, les forces de l’ordre me prenaient pour un rigolo.

Ensuite, tout se passe dans le rapport humain, comment se croisent les regards, les sourires et le lien que l’on tisse avec les gens. Je me sentais bien avec eux et je penses que ça se voyait. En plus, les exilés – surtout à Calais – en ont mare d’être toujours filmés en vitesse sans savoir ce qu’il advient des images. A chaque fois j’ai pris le temps de leur expliquer ce que je faisais et quel était mon objectif (montrer aux Français que leur pays n’est pas une terre d’accueil comme s’en vante notre gouvernement et que les exilés ne sont pas des sauvages comme nous le font ressentir les médias dominants). J’ai aussi constaté qu’en me voyant m’acharner à vouloir filmer la police, ils m’ont tout de suite accordé respect et confiance.

Une autre chose importante est que j’ai toujours fait très attention a respecter les volontés de chacun et chacune à ne pas vouloir être filmés. Je m’assurais que tout le monde était OK pour être devant la caméra avant de commencer à enregistrer. Souvent, pour faire un interview je demandais à la personne de se décaler pour éviter qu’un groupe (et donc des visages reconnaissables) soit en arrière plan. Une fois qu’ils ont compris que je faisais attention à ça, j’ai pu me balader partout avec ma caméra.

Y a-t-il eu, au cours du tournage, un événement, une rencontre qui t’a particulièrement marqué ?

On me demande souvent ce qui a été le plus dur dans ce film. Les gens s’attendent à ce que je réponde que c’était le terrain… Mais en fait non, car déjà, sur le terrain, je me sentais à ma place, comme investit d’une mission pour retranscrire “la vérité” et je n’avais pas le temps de me poser trop de questions pouvant me faire flancher émotionnellement. En plus de ça, les exilés regardent leur situation avec tellement de force et d’humour que ça dé-dramatise les absurdités dont nous sommes témoins. (Mais ça n’aurait surement pas été la même chose si le film avait été tourné en hiver, avec le froid).

Par contre, à chaque fois, se sont les retours dans ma vie confortable de citoyen français qui étaient comme une grosse claque. Assister à un repas de famille ou les proches parlent de leurs prochaines vacances à Bali, ça, c’était vraiment dur.

Concernant les personnes rencontrées, Adam a été la rencontre la plus marquante. Malgré le fait qu’il n’était pas très bavard et ne parlait pas bien anglais, on a tout de suite connecté et j’ai pu constater à quel point il était sensible et profondément choqué par son parcours. Adam est ailleurs. Il faut savoir que le bateau qu’on voit se retourner au début du film est le sien et que son meilleur ami était à bord mais n’a pas eu autant de chance que lui. Des fois, je me dis que Adam est resté dans ce bateau. Aussi, la caméra ne le dérangeait pas de tout, il ne la voyait pas et il m’a naturellement montré son quotidien. Il a été un guide et un ami à travers les campements. Les conversations avec sa mère – une fois traduites avec des gens sur place – m’ont permis de comprendre beaucoup de choses qu’il n’aurait jamais pu m’exprimer en anglais.

Adam a ensuite réussi à passer en Angleterre où je suis allé le voir quelques mois après son arrivée. Il habite un quartier pauvre de la banlieue de Derby que l’on devine être un des lieux de stockage de la main d’oeuvre pas cher de l’Angleterre. Mis à part le fait qu’il ait un toit sur la tête, je n’ai pas l’impression qu’il se sente beaucoup mieux qu’à Calais. Il fait des petits boulots de jardinage pour 5£ de l’heure. Son pays et sa famille lui manque toujours énormément mais y retourner n’est pas une chose envisageable après tout ce qu’on a misé sur lui. Rester en contact régulièrement avec lui m’est difficile car ça me renvoie à un sentiment d’impuissance et des fois, de culpabilité.

C’est pas toujours facile de savoir où se situer entre le réalisateur qui doit respecter une rigueur de travail pour faire un film et l’ami qui aimerait aider et soutenir les personnes rencontrées. Par exemple, en tant que réalisateur, j’avais besoin d’instaurer une confiance pour pouvoir filmer les gens et certains finissaient par m’aider énormément. Par exemple, on a passé des heures à traduire des interviews. Pendant ce temps, les copains exilés pouvaient se détendre dans ma chambre, prendre des douches, fumer des cigarettes… Puis un lien amical s’instaurait inévitablement et du coup, lorsque j’avais besoin de calme pour me reposer ou pour travailler sur le film, c’était vraiment dur de leur dire – même s’ils comprenaient – et j’avais le sentiment de les avoir utiliser pour faire un film sur eux mais qui sera signé de mon nom.

La façon dont tu as réussi à saisir la violence et le “zèle” policiers est saisissante. Peux-tu nous dire comment tu y est parvenu, et les difficultés que tu as rencontrées dans ce cadre ?

La police à Calais est devenue très forte pour agir sans être vue. Quand je suis revenu à Calais pour la première fois en juin 2017 la police réveillait les exilés toutes les nuits à coups de matraque et de gaz lacrymogène. Plusieurs fois, j’ai dormi avec eux pour essayer de filmer ces violences mais jamais rien ne se passait quand j’étais là. J’ai donc décidé de revenir mieux organisé, avec plus de matériel et du soutien sur place.

En aout, je suis revenu avec une caméra cachée et des caméras de chasses. J’ai aussi demandé de l’aide aux exilés et à des potes militants solidaires. Sur l’espace de quelques jours, nous nous sommes organisés en petites équipes pour se mettre en planque dans différents endroits où la police agissait fréquemment. Par exemple, les images de l’évacuation des gens sous le pont ont été prises après quelques nuits cachés dans des buissons (qui étaient aussi des toilettes sauvages)…  De même pour l’agent municipal qui jette le linge des exilés à la poubelle…

Les caméras de chasses cachées dans les arbres ont été installées à l’aide des exilés qui vivaient dans ces bois avec lesquels j’étais assez proche. Je venais changer les batteries et les cartes sd régulièrement et il n’a fallut que 3 jours pour que la police vienne détruire le camp comme à son habitude…

Aussi, des associations m’ont fait parvenir des vidéos et une d’entre elle, filmée par un membre de Utopia 56 a été mise dans le film. Il s’agit de celle particulièrement choquante où l’on voit la police qui vient arrêter une distribution d’eau et de nourriture.

On se doute que la diffusion de “Regarde ailleurs” va pas mal  t’occuper, mais as-tu malgré tout déjà un nouveau projet en préparation ?

Effectivement, depuis la sortie du film sur internet, ça a été un veritable travail a plein temps de le faire vivre. Même si je suis ponctuellement aidé, je gère les choses principalement seul, ce qui demande beaucoup d’énergie et limite la possibilité de reflexion sur les futurs projets – même s’ils sont nombreux.

Déjà, avant même de parler de nouveaux projets, après la sortie cinéma du film, j’aimerai le faire circuler encore un peu plus dans les collèges et lycées. J’ai déjà fait des projections dans une dizaine d’établissements et jamais le partage de mes films et mon expérience ne m’a semblé si pertinente. J’en profite donc pour appeler toutes les personnes intéressées à me contacter (contact@filmregardeailleurs.com).

Aussi, mon documentaire sur l’Australie est désormais terminé et il va falloir le faire vivre. Une sortie cinéma est envisageable et je pense aussi le transmettre au lycéen car il porte un message humain et pouvant les inspirer à faire ce qu’ils veulent de leur vie.

Sinon, j’ai beaucoup d’autres projets de film en tête mais il y en a 2 que j’ai envie de faire rapidement. Le premier serait ce qui me semble être la suite logique à *Regarde Ailleurs* : un film qui fait le lien entre différents sujets d’actualité que les médias dominants traitent pourtant indépendamment. Je ne préfère pas trop développer pour le moment mais dans ce film sera évoqué l’inégalité des richesses qui font que le chômage est un faux problème, le traitement médiatique démesuré et mal orienté de la menace terroriste, le rôle des frontières dans l’économie globale, la montée de la xénophobie… L’objectif de ce film sera de nous montrer que le véritable ennemi n’est ni l’étranger, ni l’électeur du front national, ni le “petit riche” etc. mais bien le système dans son ensemble et ses dirigeants (les élites et les figures politiques). Le deuxième, dont je ne souhaite pas non plus donner trop de détail serait sur l’ultra-réglementation qui permet à l’agro-industrie d’écraser le monde paysan.

En tout cas, avant de me lancer dans un autre film, j’aimerai construire une équipe solide pour ne pas avoir à tout gérer la prochaine fois. La rencontre avec un producteur, un distributeur et quelqu’un qui pourra gérer la communication me semble essentielle. Notre petite équipe d’Actividéo est composée de jeunes gens dynamiques désireux de faire des films mais il nous manque encore les personnes nous permettant de les faire vivre. L’appel est lancé :).

Merci à toi !