Du brun dans le jaune

14 janvier 2019 7 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Article paru dans le n° de CQFD de janvier que nous nous sommes permis d’illustrer :

Aux abois, Macron aimerait choisir ses adversaires. Et à tout prendre, ceux avec qui il débattrait d’identité nationale et d’immigration lui conviennent mieux que ceux qui crient justice sociale. Pour cela, ministres et médias lui apportent sur un plateau des porte-parole autoproclamés qui flirtent avec la fachosphère. Passage en revue des gilets bruns surfant sur la vague fluo.

Il est incontournable sur BFM-TV comme sur les chaînes publiques : Éric Drouet est la «  figure emblématique », voire le «  leader » consacré des Gilets jaunes, présenté comme un simple chauffeur routier de Melun. Le 27 novembre dernier, il était même reçu par François de Rugy, ministre de la Transition écologique. Après avoir été interpellé et placé sous contrôle judiciaire suite à l’acte VI des Gilets jaunes le 22 décembre, Éric Drouet se met médiatiquement en scène le 2 janvier durant une arrestation pour « manifestation illégale ». L’objectif de ce « coup de com’ » selon ses dires ? « Entrer dans une guerre des médias » tout en dénonçant une « interpellation politique ». Jean-Luc Mélenchon himself lui tressait la veille du Nouvel An des lauriers révolutionnaires en déclarant regarder Éric Drouet « avec fascination ». Tout en avouant éhontément qu’il « ne le connaî[t] pas »…. Il suffit pourtant de taper son nom dans un moteur de recherche pour s’apercevoir que Drouet étale publiquement sur Facebook ses obsessions anti-migrants, ses délires complotistes et sa haine de « la racaille ». Mais qu’importe. Le pedigree du bonhomme n’entrave en rien la publicité qui lui est faite en continu.

Autre star en dossard des plateaux télé, le très prolixe Benjamin Cauchy ne représente pourtant que lui-même. Quelques jours à peine après le début de la contestation fluo, il était totalement désavoué par les Gilets jaunes de la région toulousaine pour ses accointances avec Debout La France et l’Ucodel, un groupuscule d’ultra-droite. Mais BFM n’en a cure : il reste son chouchou numéro un — plus d’une centaine d’interventions — en tant que figure « modérée » du mouvement [1].

Animateur de la plus suivie des pages Facebook des Gilets jaunes, le charismatique Maxime Nicolle, alias Fly Rider, est pour sa part devenu un habitué des plateaux de Cyril Hanouna sur C8 et de Pascal Praud sur CNews. Dès le 11 novembre, durant une réunion de préparation pour la manifestation du 17 novembre, il poste sur sa page une vidéo où il réactive la chimère lepéniste des retraités français moins bien traités que les « migrants illégaux ». Et le soir de la fusillade de Strasbourg, le loustic se précipite pour un Facebook Live dégoulinant d’insinuations complotistes.

Autre bon client des médias, Christophe Chalençon, porte-parole auto-désigné du Vaucluse, a fait son coming-out putschiste dans la matinale d’Europe 1, le 3 décembre en réclamant un « homme à poigne » à la tête du pays, « un véritable commandant, comme le général De Villiers ». Il avait commis une série de posts islamophobes par le passé. En compagnie de Chauzy, il est reçu par Édouard Philippe le vendredi 7 décembre, mandaté là encore par… personne.

Dans la liste des représentants auto-proclamés des Gilets jaunes, citons encore Christophe Lechevallier, agriculteur du Limousin, ex-candidat de l’émission de télé-réalité « L’Amour est dans le pré » et rallié au FN en 2017 ; ou Thomas Miralles, candidat FN aux municipales à Canet-en-Roussillon en 2014.

Nazillons en goguette

Il faut dire que les groupuscules fachos, forts de leur activisme dans l’inframonde internet, se sont souvent glissés dans la masse des Gilets jaunes pour tenter de les noyauter. Manœuvre facilitée par le fait que le peuple des ronds-points n’était pas toujours exempt de préjugés racistes. Frédéric Jamet, figure des milieux ultra-nationalistes ou encore Yvan Benedetti, un temps à la tête de l’Œuvre française (groupe néo-fasciste dissous en 2013 après la mort de Clément Méric), ont pu parader en dossard fluorescent sur les Champs-Élysées [2]. De même, traditionalistes, royalistes de l’Action française ou vétérans du Gud reconvertis dans la mouvance hooligan, se sont régulièrement invités dans les défilés parisiens. Il y eut aussi le cas d’Hervé Ryssen, essayiste antisémite et négationniste qui fit la couverture de Paris Match, le 6 décembre, photographié un drapeau français sur l’épaule lors d’une manifestation parisienne. L’hebdomadaire plaidera l’ignorance…

En dehors de la capitale, les identitaires de tout poil étaient également de sortie à l’image des militants du Bastion social à Chambéry. Ou de ceux de l’Alvarium, le bar identitaire d’Angers, qui ont pris la tête du cortège le 15 décembre avec une banderole « Arrêtez les islamistes, pas les Gilets jaunes ». Une semaine auparavant, c’était Lyon qui avait vu des Gilets jaunes marcher en première ligne avec une bannière contre le Pacte de Marrakech [3].

Pour compléter ce sinistre tableau de famille, les antisémites d’Égalité et Réconciliation se sont penchés dès fin novembre sur «  cette révolte populaire contre l’argent-dette », dette qui aurait été mise en place par les juifs à l’instar de « Goldman Sachs et du gang Attali  », selon le gourou Alain Soral… Depuis, ce dernier n’apparaît plus publiquement sans son gilet.

Dans la foulée, Dieudonné et son fan-club ont aussi endossé la chasuble fluo. Répondant à l’appel d’Éric Drouet à se réunir à Montmartre le 22 décembre pour l’acte VI de la mobilisation, une vingtaine de groupies du comique-troupier antisémite s’illustreront au pied du Sacré-Cœur en entonnant le « chant de la quenelle » [4].

Pour Dieudonné, les Gilets jaunes, c’est d’abord un business.

Depuis le début du mois de décembre, la revendication du référendum d’initiative citoyenne (RIC) est venue se substituer aux revendications sociales du mouvement. Sous son apparente exigence de démocratie, l’irruption est loin d’être anodine. Cet outil référendaire a notamment été théorisé par Étienne Chouard au lendemain du vote sur le Traité constitutionnel européen de 2005, dont il avait décortiqué méticuleusement tous les aspects néo-libéraux et antidémocratiques. Mais dès 2008, ce professeur d’éco-gestion, un peu perdu politiquement, avait multiplié les accointances avec les sphères confusionnistes, une certaine complaisance avec Alain Soral, ou encore avec François Asselineau, dont il a soutenu la candidature à l’élection présidentielle.

Chouard reprend ici sans vergogne une des fake news anti-antifascistes comme quoi les manifestations antifas ne subiraient pas la répression d’État, contrairement à celles des gilets jaunes. Une fumisterie puisque la photo qui le prouverait montre une manif antifa du 9 février 2014, que nous avions co-organisée, voir ici ! Une preuve de la malhonnêteté de Chouard. [illustration et légende : la Horde]

Le 6 décembre dernier, Maxime Nicolle annonçait vouloir rencontrer Étienne Chouard pour « en savoir davantage sur ce référendum d’initiative citoyenne ». Deux jours après, une conférence commune de deux heures sur le RIC était organisée. Lors d’une conférence de presse, le 13 décembre à Versailles devant la salle du Jeu de paume, Maxime Nicolle et Priscillia Ludosky, une autre figure des Gilets jaunes, déclaraient : «  Nous faisons le serment de ne pas nous séparer avant d’avoir obtenu la présentation devant le peuple français par RIC du recul des privilèges d’État et de la baisse des prélèvements obligatoires.  »

Par son pouvoir de séduction, la campagne en faveur du RIC a offert un regain de popularité à Étienne Chouard [5], tout en mettant sous le tapis les velléités de justice sociale des Gilets jaunes. Et il permet d’offrir à Macron une porte de sortie qui ne menacerait en rien les intérêts de l’élite politique et économique. Réduire à ce bricolage institutionnel un mouvement qui a su instaurer un vrai rapport de force avec le pouvoir risque de l’atomiser. Ce serait une aubaine pour les groupes de pression réactionnaires qui instrumentaliseraient la voie référendaire afin de faire régresser les droits politiques et sociaux. Ainsi, Éric Zemmour s’est prononcé pour le “référendum populaire” — qu’il invite à ne pas confondre avec le référendum révocatoire qui est « un truc de révolutionnaire de l’extrême gauche » – parce que le RIC pourrait «  démarier les homosexuels [6] ». Et Dupont-Aignan milite, lui, pour un référendum contre l’immigration…

Dernier acte en date des tentatives éhontées de récupération de la contestation par l’extrême droite : fin décembre, la marque « Les Gilets Jaunes » était déposée par Florian Philippot, dissident du FN, en vue des élections européennes de mai 2019… Sans vergogne.

Mickaël Correia
Ce texte est une version mise à jour le 6 janvier d’un article issu du dossier « Les pages jaunes de la révolte.” Ces 15 pages consacrées aux Gilets jaunes se trouvent dans le n°172 de CQFDen kiosque tout le mois de janvier 2019.

[1« L’irrésistible ascension médiatique de Benjamin Cauchy » sur le site d’Acrimed.

[2Yvan Benedetti sera expulsé à coups de poing de la manifestation Gilets jaunes du 1er décembre à Paris par des militants antifascistes.

[3Cet accord international a été adopté le 19 décembre par l’Onu. Il vise à promouvoir à l’échelle internationale « des migrations sûres, ordonnées et régulières ». Pour les identitaires, il ouvre la voie au « grand remplacement ».

[4Chanson reprenant l’air du Chant des Partisans. La quenelle est un geste inventé par Dieudonné rappelant à la fois le salut nazi, le bras d’honneur et le fist-fucking

[5Le 18 décembre, François Ruffin, défenseur du RIC, a été jusqu’à rendre hommage « aux hommes de conviction  » que sont « Étienne Chouard et ses amis » avant d’affirmer le lendemain que « depuis, Chouard a mis fin à ses étranges liens [Soral et cie] »…

[6« Avec le RIC, Zemmour voudrait “démarier” les homosexuels », Valeurs actuelles, 21/12.

7 commentaires »

  1. Nyx 28 mars 2019 at 08:11 - Reply

    Article très bien argumenté et écrit.

    Il est vrai que les attaques de l’extrême droite au sein du mouvement Gilet Jaune existent mais sont combattues.
    Au fur et à mesure de l’avancée du mouvement, on se rend compte que l’extrême droite n’est pas arrivée à récupérer le mouvement, loin de la elle est même fermement combattue.

    Tout à fait d’accord également vis à vis de votre présentation du RIC presenté, au sein du mouvement, comme une carotte magique, une solution à tout, qui, selon certains, devrait être la seule revendication tant elle arriverait à bout de tous les problèmes existants.
    Cependant, comme dit très justement dans cet article, ne parler que du RIC efface les besoins et revendications de justice économique et sociale. Il est evident que l’extrême droite s’en est servi à un moment donné du mouvement. Cependant, le RIC est très peu évoqué lors des assemblées citoyennes, et aujourd’hui on en entend beaucoup moins parler, c’est presque passé à un plan secondaire.

    Bravo pour ce travail en tout cas

  2. Denis 16 janvier 2019 at 17:41 - Reply

    Super boulot que vous faites ! Je ne sais pas si la majorité des GJ est gangrenée par l’extrème-droite et les antisémites mais on ne peut que constater que ces crevures sont comme des poissons dans l’eau dans ce mouvement. Cela devrait suffire aux authentiques libertaires pour s’en tenir à l’écart. Quand on voit qu’un Ruffin, transi d’amour par “l’insurrection populaire” s’est fait éjecter des rond-points de sa circo ! Les insoumis qui se pâment devant un Drouet ne sont que les idiots utiles du FN,

    • La Horde 17 janvier 2019 at 07:20 - Reply

      En même temps il faut veiller à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : car il existe aussi plusieurs contre-exemples où l’extrême droite n’est pas la bienvenue parmi les Gilets jaunes. La situation est flottante, et il y a une grande différence entre ce qui circule sur les réseaux sociaux et la réalité du terrain. Ainsi, comme à Caen par exemple, il est possible que des libertaires et des Gilets jaunes luttent de concert. Mais il semble évident que le mouvement des Gilets jaunes ne pourra pas continuer éternellement sans que les deux visions du monde qui cohabitent en son sein, l’une résolument égalitaire et ouverte, l’autre réactionnaire et nationaliste, ne se confrontent. Car seule l’extrême droite sortira gagnante de cette situation trouble du “tous unis contre la finance”, et pas la lutte anticapitaliste.

      • Denis 18 janvier 2019 at 12:05 - Reply

        Oui, la clarification viendra inéluctablement. Mais par les méthodes adoptées dès le début de ce mouvement (obligation faite sous la menace de “soutenir” les GJ en affichant la couleur sous peine de rester bloqué) qui sont de nature totalitaire, je doute de voir l’option ouverte prendre le dessus.
        Dans ma province les soutiens se réduisent aux bourrins FN et aux allumés insoumis à la culture stal tenace…. Wait and see.

  3. Mouri 16 janvier 2019 at 11:43 - Reply

    Malheureusement ils représentent la grande majorité des gilets jaunes. Il ne faut pas se voiler la face..

  4. Wow 15 janvier 2019 at 09:08 - Reply

    Salut toutes-tous,
    merci d’avoir relayé cet article et de l’avoir illustré.

    Juste, ce serait pas mal de flouter la trombine du p’tit gars sur la photo de Dieudonné et son fan club. Les grands affreux c’est leur problème, le notre en fait, mais lui on est pas certain qu’il sache vraiment ce qu’il fait (là)
    A+

    • La Horde 15 janvier 2019 at 11:10 - Reply

      Bien vu, c’etait effectivement une erreur de notre part : on a mis une autre photo beaucoup plus éclairante.

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