Note de lecture : Le cas Alain Soral : Radiographie d’un discours d’extrême droite

17 octobre 2018 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

L’homme sur le canapé

Les Éditions du Bord de l’eau nous offre ce mois-ci une excellente étude du discours d’Alain Soral, intitulée Le Cas Alain Soral. Radiographie d’un discours d’extrême droite. Alain Soral est connu pour avoir été proche, durant une période assez courte, du Front national, après avoir été un habitué des plateaux télé dans les années 1990 comme spécialiste de la mode et de la drague. Aujourd’hui, le nom « Alain Soral » renvoie à un militant d’extrême droite, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale, diffamation, injures racistes ou pour apologie de crimes de guerre et contre l’humanité. De fait, Alain Soral énonce depuis le début des années 2000 un discours à la fois antisémite, négationniste et complotiste. Enfin, il est aussi connu auprès du grand public pour son amitié avec l’humoriste, ou plutôt le polémiste, Dieudonné.

Les auteurs, un groupe de quatre personnes préférant rester anonymes du fait de la violence des militants soraliens – l’éditeur d’une précédente étude sur le polémiste ayant été agressé physiquement –, ont analysé les vidéos d’Alain Soral. Le choix est intéressant car ils ont délaissé les douze livres qu’il a écrits au profit de ses longues analyses/digressions mises en ligne. Leur analyse se décompose en quatorze chapitres : « Logique du parasitage – Le Juif extra-territorial » ; « Une extériorité manipulatrice et diabolique » ; « Terreur et fascination » ; « Un théâtre de formes » ; « le pouvoir pervers » ; « La logique du bouclage » ; « Se réapproprier la mère patrie » ; « Désir d’un nouvel âge d’or – la réconciliation nationale » ; « Fantasme de reconquête » ; « Authenticité et Vérité » ; « L’Unique et le systématique –Point d’horizon et empêchement du retour » ; « l’Unique et sa propriété » ; « De la parabole impuissante à la rage –politique de la violence » et enfin « Pour une clinique du nationalisme extrême ».

Ces  différents chapitres montrent que les vidéos où Soral se met en scène sur son canapé rouge développent systématiquement trois thèmes : un antisémitisme virulent, une obsession de la sexualité et de la virilité et enfin un complotisme assez frustre. Des idées qui sont diffusées via son mouvement Égalité et Réconciliation, grâce à un usage intensif d’Internet. Si ce mouvement vise à attirer les populations jeunes d’origine arabo-musulmanes, l’analyse du discours antisémite de Soral montre surtout qu’il s’inscrit dans la tradition du « vieil » antisémitisme, notamment national-socialiste (le complotisme, l’obsession de la perversité sexuelle des juifs, l’antisémitisme et le négationnisme, l’éloge de la violence, etc.). Une idéologie dont il se réclame d’ailleurs, bien qu’il rejette le racialisme de ceux-ci.

Ainsi, le ton particulier de Soral, l’obsession de la sexualité et de la perversité des Juifs, le côté ordurier a un côté très Der Stürmer, du nom de la revue nazie fondée par Julius Streicher, tandis que son complotiste presque métaphysique faisant des juifs des entités à la fois dégénérées, intelligentes et quasiment omniscientes et omnipotentes lorgne du côté de l’antisémitisme presque métaphysique de Dietrich Eckart. D’ailleurs, on trouve trois livres nazis dans le catalogue de Kontre Kulture, dont Mein Kampf, Le Testament politique d’Adolf Hitler et Mémoire d’un magicien d’Hjalmar Schacht, qui fut ministre de l’économie du Reich.

Sa volonté de réconciliation nationale, sa main tendue aux jeunes issus de l’immigration arabo-musulmane, la diffusion de l’antisémitisme vers ces populations ne sont pas en soit des nouveautés, ou une preuve du non-nazisme de Soral. Au contraire, elles s’inscrivent dans la tradition de la mouvance nationaliste-révolutionnaire européenne, souvent très antisémite et logiquement antisioniste, dont les origines sont à chercher dans l’aile gauche du nazisme, voire chez certains SS, et du fascisme historiques. En effet, certains de ses représentants les plus importants, dont d’anciens cadres nationaux-socialistes, ont pu développer une politique arabe poussée, parfois qualifié d’« autre tiers-mondisme ».

Cependant, les références intellectuelles de Soral piochent également dans l’antisémitisme du début du XXe siècle. Un rapide coup d’œil au catalogue permet d’y voir la présence de classiques de l’antisémitisme comme Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens de Gougenot des Mousseaux, les livres de Léon de Poncins, La France juive de Drumont, Les Juifs et l’économie de Werner Sombart, etc., négationnistes avec la réédition du Nuremberg de Bardèche et sans compter les livres complotistes et antimaçonniques (Franc-maçonnerie –L’effroyable vérité). Cette dernière catégorie est très intéressante car elle reprend les thèmes, là-encore classiques, de la littérature antimaçonnique de la fin du XIXe siècle, en particulier leur spéculation sur le satanisme des arrières-loges –à l’origine un canular de l’activiste Léo Taxil, ou celles sur les Illuminés de Bavière… Sans compter les ouvrages qui furent retirés du catalogue, comme les livres d’Henry Ford tel Le Juif International.

À ce mélange, il faut ajouter des références catholiques assez particulières. Ainsi, les auteurs citent page 33 de leur ouvrage une phrase de Soral disant qu’il est catholique, mais qu’il considère le siège papal comme « traitre au Christ ». La thèse de la trahison papale est une thématique développée par les franges radicales du catholicisme (traditionalisme, sédévacantisme, conclavisme). Une position théologique qui n’est pas incompatible, bien au contraire, avec les positions négationnistes, antisémites et complotistes de Soral. Évolue-t-il dans ces milieux ? Nous n’avons pas la réponse, mais la rhétorique va dans cette direction. En outre, de telles positions sont partagées par le militant national-socialiste Vincent Reynouard, par Jérôme Bourbon ou par Laurent Glauzy, auteur complotiste et antisémite dont les ouvrages sont vendus par le site de Kontre-Kulture.

On retrouve aussi dans la rhétorique de Soral une influence des thèses contre-révolutionnaires, mise en lumière par les auteurs, en particulier dans sa conception de la société et des classes sociales : on retrouve chez lui une nostalgie des sociétés fermées d’Ancien Régime. En effet, certains de ses propos, relevés dans ce livre, vont dans le sens d’un Joseph de Maistre, c’est-à-dire dans celui d’une volonté d’une révolution contraire, plus que celle du contraire d’une révolution, des contre-révolutionnaires classiques. En ce sens, le discours soralien se place dans la continuité de celui de la première Action française, aux aspects parfois révolutionnaires. D’ailleurs certains auteurs, comme Jacques Bainville, sont réédités par Kontre-Kulture.

Les auteurs du collectif des 4 nous donnent donc à lire un ouvrage fort intéressant et vivement conseillé pour tous ceux qui souhaitent comprendre la pensée d’Alain Soral : derrière l’aspect parfois brouillon, il y a un discours construit et cohérent, qui se situe dans une tradition idéologique précise : le nationalisme-révolutionnaire.

 

« Collectif des 4 », Le Cas Alain Soral. Radiographie d’un discours d’extrême droite, Lormont, Le Bord de l’eau, 2018.

 

Un lecteur de La Horde

 

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