Histoire et variations du logo antifasciste (2) : le renouveau

6 octobre 2018 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Suite de notre petite histoire du logo antifasciste aux deux drapeaux, symbole de l’antifascisme un peu partout dans le monde. Bern Langer, dont nous avons traduit l’histoire du mouvement antifasciste allemand, est l’auteur de sa version moderne (en 1989) de ce logo, initialement créé en 1932 et donc nous avions présenté la genèse ici. Voici les raisons qui l’ont poussé à reprendre et moderniser le logo original.

En 1989, qui vit tant de changements historiques dans le monde, le collectif politique et artistique Kunst und Kampf (KuK), auquel participait Bernd Langer, constituait déjà un réseau couvrant toute l’Allemagne. Les affiches et les actions de KuK se firent connaître dans le mouvement antifasciste en train de naître, et l’idée fit tache d’huile. Au fur et à mesure des années, ce sont des centaines d’affiches qui furent conçues, ainsi que des tableaux et des actions d’agit-prop. Pour ce nouvel antifascisme, il était nécessaire de revisiter l’ancien emblème de l’Antifaschistische Aktion, car le mouvement antifasciste autonome n’avait rien à voir avec ces deux partis, et rien non plus avec la politique stalinienne de front uni du KPD pour laquelle l’Antifaschistische Aktion faisait campagne. En outre, le logo donnait l’impression, d’un point de vue visuel, que les drapeaux pendaient mollement à leurs mâts : aussi bien du point de vue du contenu que du fait de son style, ce symbole était dépassé. Mais laissons la parole à Bernd :

Il existait déjà des variations sur cet emblème à la fin des années 1970, dans lesquelles les drapeaux avaient pris un autre élan : la bouée avait été imprimée en noir ou les drapeaux rouges avaient été agrémentés d’une étoile noire. Je remarquai que ces tentatives ne fonctionnaient pas, ni du point de vue visuel ni du point de vue de leur contenu.

La police de caractère qui avait été utilisée était trop démodée, et par ailleurs, un cercle noir brisait l’unité visuelle des drapeaux rouges. Dans les faits, personne ne se posait tellement de questions au sujet de cet emblème. On l’utilisait parce qu’il était dans l’air du temps, parce qu’il correspondait à une tradition où l’on était à la fois anticapitaliste et déterminé, et parce qu’il permettait de se présenter comme une force antifasciste. Il n’y avait de débats ni sur l’arrière-plan historique de cet emblème ni sur les principes artistiques qui avaient présidé à sa conception. Or c’est précisément ce que je voulais changer.

Mon intention était d’interpréter ce symbole de façon contemporaine. Je me représentai ces drapeaux comme des bannières de l’armée qui, portées dans une foule de gens, étaient penchées lors de l’assaut. C’est pourquoi je préférai représenter les hampes des drapeaux positionnées de la gauche vers la droite, car nous étions un mouvement de gauche qui s’attaquait à la droite. Il y eut tout d’abord deux variantes avec les drapeaux, penchés soit vers la droite, soit vers la gauche, puis à partir de 1989, exclusivement vers la gauche, contre la droite. Par ailleurs, nous n’étions pas un mouvement communiste. Au sein du mouvement antifasciste, il y avait aussi bien des communistes que des anarchistes, et un certain nombre qui suivaient leurs propres idées. C’est pourquoi la combinaison du noir et du rouge fut souvent utilisée chez les militants radicaux non dogmatiques. Il y avait ainsi des étoiles noires et rouges qu’on piquait sur son blouson, et de temps à autre aussi des drapeaux, simplement parce qu’on pensait qu’il y avait certainement du bon dans le communisme mais aussi dans l’anarchisme, sur quoi nous voulions nous appuyer.

Le nouveaux logo aux côtés d'autres symboles antifascistes, sur une affiche de KuK datant de juin 1989.

Le nouveaux logo antifasciste aux côtés d’autres symboles contre la répression, sur une affiche de KuK datant de juin 1989.

Dans le même ordre d’idée, je transformai les deux drapeaux en un rouge et un noir et leur donnai un mouvement de vague en les inclinant légèrement de biais. Un mouvement semblable à une vague : c’est ainsi que je voyais le mouvement antifasciste. Je modifiai en outre les proportions et la police de caractère afin de donner une apparence plus moderne à cet emblème. Désormais, le cercle noir ne figure plus une bouée de sauvetage ; il est porteur d’une nouvelle force et constitue un rappel de couleur du drapeau noir. Quand je plaçai cet emblème sur un drapeau rouge, les autonomes le percevaient comme une provocation.

Bernd Langer en janvier 2015, à un rassemblement commémoratif au cimetière socialiste de Friedrichsfelde, à Berlin.

Mais ce qui m’importait, c’était le mouvement antifasciste en tant que tel, ce qui, d’après moi, n’équivalait pas au mouvement autonome. Les deux drapeaux devinrent très vite un symbole commun au mouvement antifasciste, et ils constituent aujourd’hui un symbole utilisé au niveau international.

Le logo redessiné par Kunst und Kampf a ainsi servi de symbole de ralliement pour plusieurs réseaux du mouvement antifasciste autonome allemand.  Après les années 1990, années fastes, les structures anciennes ont amorcé leur déclin. En 2001, l’AA/BO décida de se dissoudre, de même que l’Autonome Antifa (M) ; cela marqua également la fin du collectif KuK comme idée collective. Le logo KuK continua d’être utilisé jusqu’en 2004 par des groupes divers, mais le processus de réalisation collectif se perdit. En revanche, le nouveau logo est resté, et on le retrouve toujours comme signe de reconnaissance partout en Allemagne : les drapeaux flottent toujours sur les manifs, petites ou grandes.

De haut en bas : à Freiberg en juin 2009, à Weinheim en 2015, à Marburg en septembre 2018.

À suivre : l’utilisation du logo partout dans le monde

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