Quand l’extrême droite plagie les antifascistes

20 août 2018 4 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

C’est pas beau de copier ! C’est pourtant ce qu’a fait le Forum des Patriotes en reprenant (et détournant) un sticker de la Horde, comme on peut le voir dans cet intéressant article de Slate qui lui est consacré.

La copie du Forum des Patriotes…

… l’original de la Horde (depuis 2012 !)

Mais ce n’est pas la première fois que l’extrême droite pille ainsi les slogans antifascistes…

Toujours prompts à se présenter comme une alternative novatrice, les groupes d’extrême droite sont pourtant souvent en manque d’imagination. Encombrés par leur propre folklore (les croix celtiques, ça va cinq minutes), ils ont parfois été jusqu’à piller celui de l’antifascisme : cela leur procure le double avantage d’une part de profiter de ses bonnes idées, et d’autre part de brouiller les références politiques, un art dans lequel il faut reconnaitre qu’ils sont passés maître (pourquoi se priver, puisque de nombreux gogos tombent dans le panneau : “mais non, il est pas raciste, puisqu’il dit qu’il est pas raciste…“). Voici quelques autres exemples : nous invitons nos lecteurs et lectrices à compléter la liste !

Je t’ai vu à la plage, hier…

À gauche, l’affiche du Scalp, groupe antifasciste toulousain des années 1980. À droite, sa pâle copie (c’est le cas de le dire) par le FNJ.

Dès les années 1980, le Front national, confronté à un mouvement antifasciste radical dynamique autour des Scalp (Sections Carrément Anti-Le Pen) va détourner à ses propres fins les visuels antifascistes de l’époque : devant la popularité du mouvement antifa dans la jeunesse, le Front National de la Jeunesse va ainsi sortir une affiche qui reprend l’imagerie indienne et détourner le slogan à des fins nationalistes. Le FNJ en fera même des pin’s, ces petites épinglettes à la mode dans les années 1980. On imagine mal aujourd’hui Marine Le Pen en Pocahontas, mais depuis qu’elle ne sait plus qu’elle est d’extrême droite, tout est possible…

Plus récemment, et toujours au Front national, on a vu sur Marseille des affiches du parti d’extrême droite détourner un slogan bien connu des antifascistes, mais pour dénoncer l’insécurité… On imagine Stéphane Ravier, le candidat FN sur Marseille aux municipales de 2014, parti sur sa lancée, proposer un “C’est aux immigrés qu’il faut s’attaquer, pas à la misère et la précarité“…

En haut, le slogan antifasciste sur un sticker de l’UAT et dans diverses manifs. En bas, son détournement par Ravier à Marseille.

On a les stars qu’on peut

Dans le même ordre d’idées, on peut évoquer la tentative de la mouvance identitaire de reproduire un phénomène qui a beaucoup fait pour le dynamisme de l’antifascisme dans les années 1980-1990 : le lien avec une scène musicale populaire, ce qu’on a appelé le “rock alternatif”. Autour d’un groupe-phare, Les Bérurier Noir, toute une scène musicale est en effet venue soutenir la lutte antifasciste, soit en diffusant ses idées à travers des chansons, soit en soutenant les collectifs par des concerts de soutien.

En 2003, les Bérurier Noir font leur retour aux trans Musicales de Rennes : 3000 personnes déchaînées…

Reprenant l’idée chère à la Nouvelle Droite selon laquelle la victoire politique passe avant tout par la victoire culturelle, les identitaires ont tenté, sans succès, de mettre en avant des groupes dans tous les styles (oï, rock, folk, et même rap !) mais porteur du même message raciste et communautariste. Souvent risibles, ces groupes ont été présentés en détail dans un ouvrage, “Rock Haine Roll”, publié aux éditions No Pasaran en 2004, dont nous avons publié un extrait ici.

En 2017, un des principaux groupes de RIF, In Memoriam, fait lui aussi son retour : 150 personnes bien sages dans un café.

Les nationalistes, ça ose tout, c’est à ça qu’on les reconnait

Mais c’est aussi l’antifascisme “historique” que  les identitaires, avec le soutien de Riposte laïque, ont tenté de récupérer à leur compte au début des années 2010, en se décrivant comme les nouveaux “résistants”. Dans le même ordre d’idée, alors que la « dissidence » renvoyait jusqu’à il y a encore peu de temps à l’opposition au sein d’un régime autoritaire (en particulier l’Union soviétique stalinienne),  l’autoproclamé « dissident » Alain Soral soutient la Russie autoritaire de Poutine qui n’a pas grand-chose à envier à celle de Staline ; pire, au mépris de toute décence, poursuivi pour ses déclarations antisémites, il se grime en déporté pour récolter de l’argent…

À gauche, un “apéro saucisson pinard” organisé par les Identitaires devient un “rassemblement des résistants” le 18 juin 2010. À droite, Alain Soral se rêve en prisonnier politique, alors qu’il n’est qu’un triste clown…

Cette stratégie sera reprise en partie bien des années plus tard par Marine Le Pen qui, dès l’année de son élection, en 2011, va retourner le vocabulaire de la Résistance pour faire des militants FN des “résistants” face à “l’occupation” (on est à l’époque des prières de rue), et des militants antiracistes des “collabos”.

L’art du déguisement

Plus amusant, l’extrême droite, pour brouiller les pistes et créer la confusion propice à sa banalisation, a parfois tenté de se débarrasser de son folklore traditionnel pour emprunter celui de ses adversaires. Ainsi, dans les années 2010 sont apparus en France, en particulier en Lorraine et en Picardie, sur le modèle allemand, des “autonomes nationalistes” reprenant à la fois le mode d’apparition emblématique des antifas (le fameux “black bloc”) mais aussi un certains code vestimentaire, et même le logo aux deux drapeaux.

Les autonomes nationalistes, version française, lors d’une manifestation à Paris le 12 mai 2011.

Les identitaires parisiens du “Projet Apache”, eux aussi, reprendront à leur compte (pas très longtemps il est vrai) le fameux logo antifasciste, sur l’histoire duquel nous reviendrons dans une série d’articles publiés courant septembre :

Un autre logo emblématique de la lutte antifasciste, en particulier outre-Atlantique, a lui aussi été assez banalement détourné par des militants néofascistes, décidément en manque d’inspiration : il s’agit du “Good Night, White Pride”, dont vous pouvez lire le genèse ici.

La photo originale…

Le logo antifasciste…

Le plagiat d’extrême droite.

Manque d’imagination et de créativité, volonté confusionniste et opportuniste, les raisons ne manquent pas à l’extrême droite pour singer les antifascistes. Quoiqu’il en soit, ces manœuvres ne trompent personne, et ne révèlent finalement qu’un chose : la difficulté des militants nationalistes à s’accepter en tant que tels, et leur volonté, toujours et encore, d’avancer masqués. À nous de faire tomber ce masque, partout où ils tentent de s’implanter.

La Horde

4 commentaires »

  1. Laurent, Grenoble 29 août 2018 at 17:04 - Reply

    L’ extrême droite emploie de multiples stratégies, entre le copiage/ détournement décrit ici. Mais ils n’avancent pas toujours masqués , loin de là. En ce moment, notamment, il y a forte tendance à s’afficher raciste et même nazi sans complexe. En complément de ‘l’extrême droite officielle”, celle qui est au pouvoir en Italie, en Hongrie, celle qui se présente aux élections et cause dans les médias comme notre FN-RN, une très virulente stratégie fasciste se développe en ce moment, coordonnée au niveau européen, avec les suprémacistes blancs US aussi.

    Cette offensive nazie, bien pensée, consiste à libérer totalement la parole haineuse de briser tous les tabous moraux, de faire tomber aussi le tabou de l’hitlérisme. Et d’encourager à passer à l’action directe, en donnant des conseils pratques : comment harceler et traquer des gens, insulter, menacer et TERRORISER au hasard tout ce qui ne leur paraît pas assez blanc, une famille (noire) au bord d’un lac par ex, des personnes d’origine immigrée dans la rue , des journalistes ou toutes personnes trop humanistes, etc…
    Voyez Chemnitz, voyez l’ Italie, voyez =>https://www.isere-antifascisme.org/dechainement-antisemite-contre-l-avocat-grenoblois-denis-dreyfus-rlf-indigne

  2. Zengakuren 23 août 2018 at 22:35 - Reply

    Rien sur la revue Rébellion/OSRE, elle aussi passée – entre guillememets – maitre dans l’art de la récupération ?

    • La Horde 23 août 2018 at 22:45 - Reply

      Oui, on aurait pu, mais disons que les nationalistes-révolutionnaires d’OSRE sont plus sincères dans leurs démarches, même s’il y a beaucoup de fascination de leur part pour l’extrême gauche, c’est clair.

  3. M.G. 22 août 2018 at 08:18 - Reply

    Super intéressant, bravo.
    Toutefois : Pas forcément d’accord avec la conclusion, parce que : je crois qu’il y a plus fort dans cette affaire de retournement systématique que pratique l’extrême droite ( logos et autres graphèmes, mais aussi tous les signifiants, cf “Riposte laïque” etc ) que le simple goût pour le plagiat ou le manque d’imagination. Quelque chose comme un travail de sape et réappropriation opéré sur l’ensemble de la langue elle-même – qui signe du reste bien le caractère totalitaire de l’idéologie en cause.
    Ainsi, un exemple de retournement qu’on pourrait dire “interne” : le blog d’extrême droite “Nous sommes partout” avec image d’un rat (travail de retournement sur “je suis partout”, bien sûr, mais ici, le “nous” c’est eux, et le rat aussi, sauf qu’en fait, la référence marche et la charge antisémite avec.)
    A creuser.
    M.

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