Briançon : retour sur les méfaits des Identitaires dans les Alpes

23 juillet 2018 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Lu sur le blog de Jean-Baptiste Combes, un intéressant bilan des nuisances des Identitaires dans la région : ce texte relate ainsi certains de ces faits et propose des questions sur la relation qu’a l’Etat avec ce groupe d’extrême droite.

Je suis enseignant chercheur en économie de la santé à l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique à Rennes. Je ne suis pas allé à Briançon par hasard, cette région représente dans mon parcours de vie un élément particulier. Mon intérêt porte principalement sur les questions de santé et de migration. Un résultat de la recherche est que la production du bien santé est moins impacté par le système de soins et plus par des déterminants de santé (logement, nourriture) ; ce résultat se retrouve à Briançon. Ceci dit ce n’est pas l’objet de ce texte qui s’intéresse particulièrement aux actions des identitaires pendant la période fin avril, début mai 2018. Pour rentrer sur ce terrain de recherche je suis passé par les réseaux de solidarité avec les migrants. Il n’y a pas là vraiment de choix rationnel si ce n’est la facilité de m’insérer dans ces réseaux du fait de partager la même sensibilité que ces acteurs.

La plupart de mes résultats viennent de ces acteurs de la solidarité. Ainsi, ce que j’écris ci-dessous ne sera pas étonnant au lecteur qui suit ce qui se passe à Briançon sur les questions de migrations. Le pari de ce texte c’est qu’il n’aura pas la même portée, je ne crois pas les chercheurs plus légitimes que d’autres acteurs, mais il est possible qu’on porte à un texte de chercheurs un regard différent.

La communauté de commune de Briançon est composée de 12 communes, deux de ces communes sont traversées par un axe routier vers l’Italie. Ces deux axes routiers passent par deux cols, celui du Montgenèvre à 1850 mètres et celui de l’Échelle à 1762 mètres. En venant d’Italie, le passage par le Montgénèvre implique de monter au col où se situe la frontière. Une ligne régulière de bus dessert la ville italienne de Clavière quelques centaines avant la frontière du col du Montgenèvre. Le passage par Montgenèvre implique donc que les migrants peuvent arriver à quelques encablures du col en bus.

Par l’Échelle, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la frontière se situe avant la montée du col en venant de l’Italie. La dernière ville italienne Bardonneche est desservit par des bus et des trains. Les transports publics ne permettent pas de passer le col qu’il faut donc franchir à pied ou en voiture. Le col de l’Échelle est aussi fermé à la circulation routière pendant l’hiver (cette année, il a ouvert le 25 mai), car il n’est pas un axe routier majeur. Cette partie de la France est dans un site classé.

Les deux cols forment des plateaux de quelques kilomètres de long chacun.

Les identitaires sont arrivés le samedi 21 avril 2018 au col de l’Échelle par hélicoptère. Le même jour, des résidents de Névache (la commune sur laquelle est le col de l’Échelle) sont allé, en raquettes, observer les identitaires, les résidents ont donc pu voir le matériel et notamment le fait que les identitaires sont venus avec des tronçonneuses. Les identitaires ont construit un feu dont les restes sont visibles (cf photo).

Feu des identitaires au Col de l’échelle/ Remains of Fire built by Defend Europe © Jean-Baptiste Combes

Pour pouvoir faire un feu dont le foyer représente environ 3 mètres, il a fallu du bois. La coupe du bois est règlementée. Les identitaires sont venus avec des tronçonneuses et après leurs départ, des souches d’arbre ont été retrouvés. Elles sont encore visibles aujourd’hui, les souches font 1,50mètres de haut, soit la hauteur de neige de ce jour-là.

Souche d’un arbre coupé à 1,50 mètre de haut/ Remains of tree cut at 1.50 meters of height © Jean-Baptiste Combes

De fait, on peut supposer que les identitaires ont coupé du bois pour faire leur feu. La coupe n’est faite que par deux types d’acteurs dans une forêt communale. Soit l’Office National des Forêts soit les habitants selon le droit d’affouage.

Le lendemain de leur opération, des habitants du village de Névache sont venus observer l’état du col. Ils ont pu observer les souches coupées. Le col de l’échelle est un plateau de 2-3 km de long. Sur ce plateau, il y a une cabane dans laquelle, il est possible de s’abriter. Les habitants avaient laissé dans la cabane, pour l’hiver, des vivres et des vêtements. Cette cabane après le passage des identitaires a été saccagé. Les restes des vêtements et les vivres ont été retrouvés dans le foyer du feu. Aussi, les identitaires ont laissé leurs déchets sur place. Quand on randonne en montagne, une bonne pratique civilisé consiste à redescendre ses déchets en vallée. Il faudrait au moins expliquer aux identitaires qu’en Europe au moins, on ne laisse pas ses déchets sur place ; on ne coupe pas du bois de manière sauvage.

Les identitaires ont placé leur barrière sur le col, soit à 4-5 kilomètres de la frontière. Depuis la seconde guerre mondiale, la frontière n’est plus sur le col mais plus bas, du côté italien. Depuis janvier 2018 au moins, le passage par ce col n’était plus praticable. En effet, le versant italien du col est très abrupt et deux avalanches pendant l’hiver ont rendu le passage impossible. Le côté français restant accessible en raquettes ou en ski.

En somme, le col de l’Échelle n’est pas une frontière extérieure à l’UE et n’est pas non plus une ligne frontière entre des pays de l’UE et ce n’était pas un point de passage pendant l’hiver par les migrants ; cela n’empêche pas les identitaires de déclarer sur leur site qu’« il a suffi d’une centaine de jeunes déterminés pour empêcher toute entrée de clandestins par le Col de l’Échelle. ». Il est très vraisemblable que ce jour-là, personne ne serait passé par le col de l’Echelle même en l’absence des identitaires. Les contrôles aux frontières ont été réintroduit par la France en amont du sommet sur le climat COP 21. Ils ont été renforcés suite aux attentats (Giliberti 2018).

Ensuite, les identitaires sont restés dans la région, on peut supposer qu’ils sont une quinzaine à Briançon au mois de mai. D’après des témoignages recueillis le 13 mai, les identitaires ont pisté et poursuivit des migrants. Dans deux cas, ils les ont arrêtés avant de tenter de les remettre à la Police Aux Frontières (PAF).

Les Identitaires se sont eux-mêmes mis en scène en train de jouer les supplétifs des flics, en jouant sur la peur de la police des migrants.

Dans un premier cas, 5 personnes ont témoigné. Avant leur arrestation par les identitaires, par peur d’une voiture qui les suivaient, ces cinq migrants ont traversé la Durance à deux reprises en amont de leur arrestation par les identitaires. Ce sont des risques assez extrêmes dans cette période où la Durance même avant la confluence avec son affluent est haute. Ensuite, ils ont été arrêtés par les identitaires dans Briançon même, 2 personnes se sont enfui de suite et 3 n’ont pas pu/réussit à s’enfuir. Les identitaires ont discuté pour savoir s’ils appelaient la PAF. À ce moment, comprenant que les identitaires ne sont pas la police, les 3 migrants se sont enfui. Pour s’enfuir ils ont dû se battre avec les identitaires. Cet évènement a au moins deux enseignements. Premièrement, les identitaires, habillés en bleu, réussissent à se faire passer pour la police auprès des migrants. Deuxièmement, certains migrants, lorsqu’ils sont arrêtés par ce qu’ils croient être la PAF s’arrêtent et ne tentent pas de s’enfuir. Suite à la mort de Blessing Matthew dans la rivière de la Durance au début du mois de Mai, les militants/bénévoles qui accueillent à Clavière les migrants avant le passage de la frontière conseillent d’accepter de se faire arrêter par la PAF car cela est moins dangereux. Cette zone est une zone de montagne, donc dangereuse, une chute peut-être fatale, en témoigne les deux morts du mois de mai. D’autre part, la pression policière est souvent plus calme qu’à Vintimille, par exemple, au moment où je faisais de l’observation (Mai 2018), la PAF pendant au moins 2 semaines ne renvoyaient pas en Italie toutes les personnes qui se déclarent mineures et se présentent en tant que tel à la PAF. Ainsi, il apparait plus raisonnable pour éviter la mort de se faire arrêter par la PAF que de mourir dans la montagne. Une fois retourné en Italie, les migrants peuvent re tenter leurs chances le lendemain. C’est souvent le conseil que donne les bénévoles à Clavière, mieux vaut se faire arrêter par la police que de mourir en montagne.

Le deuxième fait d’armes des identitaires que je peux relater, concerne un groupe de migrant qui s’est fait arrêté juste après le passage de la frontière. Aucun de ces migrants n’a essayé de s’enfuir. Les identitaires ont appelé la PAF après avoir arrêté les identitaires. Des fonctionnaires de la PAF en arrivant ont dit aux identitaires « Merci les gars, bon boulot ». Ici, ce qui va nous intéresser c’est au moins la familiarité des policiers envers les identitaires. Notons que ce type de propos sont rapportés assez couramment par les migrants. Est-ce que la PAF est effectivement satisfaite du travail des identitaires ? Les identitaires permettant à la PAF de faire des arrestations qu’ils peuvent ensuite compter dans leur activité ? Cependant, cette activité gratuite, que la PAF peut ensuite enregistrer dans son activité, n’est-elle pas aussi du travail superflu ? De fait pourquoi remercier quelqu’un qui rajoute du travail ? On peut se demander, s’il y une collision de point de vue entre la police et les identitaires. Les fonctionnaires de la PAF remercient-ils mais des personnes ayant les mêmes opinions ? Ce qui est sur c’est que le ton est employé par les fonctionnaires est familier. La tonalité amicale entre les fonctionnaires et les identitaires questionnent au moins le fait que la PAF accepte que des substituts non assermentés fassent leur travail.

Ces faits questionnent l’une des définitions de l’État comme institutions ayant le monopole de la violence légitime (Weber 2002). Étant donné que l’État français, via le procureur de la république, n’a pas (encore) poursuivi les identitaires, et que, via ses ministres, l’État n’a pas (encore) condamné les actions des identitaires, en tant que citoyen on peut se demander si l’on n’est pas déjà sorti du cadre de Weber de la définition de l’Etat.

Les migrants n’ont pas, formellement d’autorisation de séjour en France lorsqu’ils viennent de passer la frontière. Cependant, ils ont le droit de demander l’asile et donc pour cela ils ne peuvent que traverser la frontière pour pouvoir demander l’asile en Europe, et ils ont le droit de le faire (The Guardian Weekly, 15/06/2018). Ils ne sont pas des étrangers en situation irrégulière mais bien des personnes ayant une autorisation par défaut de séjourner sur le territoire.

Jean-Baptiste Combes

Ce texte est surement marginalement intéressant. Les lecteurs pourront aussi consulter ici et ici des articles de chercheur.euse sur la question de la violence à la frontière ainsi que le livre de Kobelinsky et Courant (2017).

Giliberti, Luca. 2018. « La militarisation de la frontière franco-italienne et le réseau de solidarité avec les migrant·e·s dans la Vallée de la Roya. » Mouvements (93): 149‑155. doi:10.3917/mouv.093.0149.

Kobelinsky, C., Courant, S.L. (Eds.), 2017. La mort aux frontières de l’Europe : retrouver, identifier, commémorer. Le Passager Clandestin, Neuvy-en-Champagne.

Weber, Max. 2002. Le savant et le politique. Traduit par Julien Freund. s.l.: 10 X 18.

Laisser un commentaire »