La Marseillaise c’est la guerre (pas le foot)

10 juillet 2018 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Alors que la France joue ce soir pour la demi-finale, les drapeaux français fleurissent et la Marseillaise résonne… Jean-Pierre Anselme rappelle sur son blog l’origine de ce chant, et ce qu’il signifie.

En ces temps footballistiques où La Marseillaise est reprise à tue tête par les fans tricolores, à quelques jours du défilé militaire du 14 juillet, quand le principal parti de gauche (La France Insoumise) redonne des couleurs au chant patriotique, il n’est pas inutile de rappeler la genèse belliciste et bourgeoise de l’hymne national. Et l’urgence d’ « une nouvelle création imaginaire ».

Coupe du monde de foot, samedi 30 juin : l’équipe de France, sur le gazon et le banc de touche, chante La Marseillaise, comme un seul homme, à l’unisson avec ses supporteurs peinturlurés de tricolore dans le stade et les cafés de l’hexagone. La bière coule à flot et « un sang impur abreuve nos sillons ». En contraste avec cette touchante ferveur patriotique, les joueurs de l’Albiceleste (deux fois championne du monde), silencieusement, écoutent l’hymne argentin : « Mortels ! Écoutez le cri sacré “Liberté, liberté, liberté !”
Entendez le son des chaînes brisées,
Voyez trôner la noble égalité… »

Domptés les joueurs de l’équipe de France de football, finies les polémiques sur ces Bleus insoumis, ces Platini, Blanc, Cantona, Giresse, Bossis, Benzema et autres joueurs de légende qui n’entonnaient pas La Marseillaise à plein poumon. Pour mémoire, comme en bien d’autres domaines, c’est le facho de Montretout qui donna le La de l’imbécile et odieuse controverse : « S’ils étaient blancs et qu’ils ne chantaient pas, ça ne posait pas de problème, s’ils étaient un peu de couleur et qu’ils ne chantaient pas, c’était un problème, c’est honteux ! » s’est indigné Michel Platini [ICI]. Et de mettre les points sur les i : « J’ai jamais chanté et j’ai dit pourquoi je ne la chantais pas [La Marseillaise]. C’est un hymne guerrier, moi je jouais au foot, s’il y avait eu la guerre, je l’aurais peut être chanté, mais je jouais au football donc je chantais pas. »

Guerre offensive

« Ce que je regrette, c’est que nos soldats n’aient pas un chant de guerre bien à eux pour courir sus à l’ennemi », se plaint le baron Frédéric de Dietrich, le maire de Strasbourg, à ses invités réunis dans son salon où se croisent les notables de la ville et des militaires, dont un jeune capitaine, Rouget de Lisle… Il règne dans cette auguste assemblée une atmosphère de fête car est arrivée la bonne nouvelle tant espérée : le 20 avril 1792, la France a déclaré la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie » (soit, en substance, aux deux autres grandes puissances continentales, l’Autriche et la Prusse).

« Ô guerre sublime ! Guerre pacifique, pour fonder la paix universelle ! Ô le grand cœur de la France ! Quelle tendresse pour le monde ! Quelle ardeur de sacrifice ! Et comme tous les biens de la terre pesaient peu en ce moment ! » Une guerre altruiste en quelque sorte, voudra nous faire croire Jules Michelet. Lequel, tout à son délire patrioticomystique, posera au XIXe siècle les bases d’une histoire officielle de la Révolution française, le « récit national » qui hante encore les manuels scolaires, qui ne s’embarrasse pas de la vérité historique. C’est du côté des Jean Jaurès, George Lefebvre, Albert Mathiez, Daniel Guérin, Albert Soboul, Henri Guillemin, William Doyle, Timothy Tackett. … que l’on peut s’en approcher.

Donc, contrairement à l’idée répandue selon laquelle la Révolution a dû, à contre-cœur, « former ses bataillons » contre l’assaut des « rois conjurés », c’est la France, par la voix de Louis XVI (qui joue ainsi une politique du pire qui lui sera fatale), au nom de l’Assemblée nationale dans sa quasi unanimité, qui va prendre l’initiative de la guerre.

Une guerre voulue par la classe politique bourgeoise qui y voit la solution pour éviter la banqueroute qui se profile à nouveau. La vente des biens de l’église a fait la fortune des spéculateurs, agioteurs et autres profiteurs mais les caisses de l’État sont pratiquement vides, alors, au nom des « Lumières » (« Personne n’aime les missionnaires armés »s’exclamera Robespierre, un des rares opposants à la guerre), la nouvelle classe dominante lancera la France dans une guerre de rapine. Pour commencer, se sera sus à la Belgique et à la Rhénanie. « Prenez tout, il faut vider le pays ! » s’écriera le ministre des armées, Lazare Carnot, s’adressant aux généraux.

Une guerre offensive qui va, en quelque sorte, forcer la main des monarchies européennes qui regardent ailleurs et vont rentrer dans le conflit armé à reculons. On connaît la suite : la catastrophe militaire, la « patrie en danger » et la levée en masse des volontaires, la contre attaque victorieuse jusqu’à ce mois de juin 1794 où le territoire national est entièrement libéré. « La paix, analyse Henri Guillemin, devient possible, souhaitable, […] une paix sérieuse et digne, qui permettrait — enfin ! – de consacrer à la politique sociale les sommes colossales qu’engloutit l’armée. » Làs « il ferait beau voir qu’on arrêtât la guerre quand elle commence vraiment […] à “rapporter”, ainsi que l’avaient, dès le début, rêvé les girondins sous leurs artifices oratoires. »

Alors la « guerre sublime », la « guerre pacifique » vantée par Michelet va continuer, une guerre de « rafles nourrissantes » qui dévastera l’Europe pendant 23 ans et qui laissera derrière elle des montagnes de cadavres et des multitudes de blessés lorsqu’elle s’achèvera, en 1815, à Waterloo, par la défaite du « truand corse », au soulagement général.

Guerre de diversion

Une guerre voulue par une nouvelle puissance, la grande bourgeoisie d’affaires, qui, si elle est parvenue à prendre la place de l’aristocratie dans les avenues du pouvoir, pénétrée de la conception voltairienne de l’État « où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui et gouverne », est néanmoins engagée dans une lutte sans merci avec le prolétariat de l’époque, les « bras nus » des villes et des campagnes qui sont 80% des 27 millions de Français.

Comme l’écrit alors Germaine Necker, baronne de Staël, fille du banquier suisse et ancien Premier ministre de Louis XVI, à partir de 1789, le « drame caché de la Révolution » c’est que « les gens de la classe ouvrière » s’imaginèrent « que le joug de la disparité des fortunes allait cesser de peser sur eux » ! En fait, si les « indigents » et autres « va-nu-pieds » n’ont pas encore une claire conscience de classe (cela viendra plus tard, en particulier en 1848 et en 1871), ils n’en ont pas moins un sens aigu de leurs intérêts immédiats. Et ils sont armés !… Du combat pour se nourrir à la remise en cause de la propriété, devenue « sacrée » avec la Déclaration des droits de l’Homme, il n’y a pas loin. Cauchemar des nantis qui n’auront de cesse de dénoncer ces « anarchistes » (déjà !) qui veulent remettre en cause « l’ordre naturel » et « préparent un sac universel ».

Après la proscription des organisations ouvrières, avec la loi Le Chapelier, en juin 1791, la guerre sera l’arme fatale contre le mouvement populaire, LA grande diversion (fort de sa réussite, il y en aura d’autres, notamment la boucherie impérialiste de 1914-1918 qui fera 18,6 millions de morts).

« Nos soldats ne savent chanter que le Ça ira ! » se lamente le baron Frédéric de Dietrich qui partage avec ses convives son idée d’ouvrir un concours pour la composition d’un hymne guerrier. Qui sera remporté par Rouget de Lisle, un officier de l’Ancien régime, royaliste et partisan d’une monarchie constitutionnelle (ce qui lui vaudra d’être emprisonné, il échappera de justesse à la guillotine). D’abord intitulée « Le chant de guerre de l’armée du Rhin », la future Marseillaise a tout pour satisfaire les possédants, au contraire de ce Ça ira qui prétend que « partout l’égalité régnera » ou de cette Carmagnole, l’hymne des Sans culottes, qui proclame : « Que faut-il au républicain ? (bis) 
Du fer, du plomb et puis du pain (bis) 
Du fer pour travailler, 
Du plomb pour se venger. »

On comprend pourquoi La Marseillaise leur sera préférée comme hymne national. Une première fois, en 1795, pour neuf ans, par une Convention en pleine réaction thermidorienne et toute occupée à écraser le mouvement populaire. Une seconde et dernière fois, en 1879, par une Troisième République, née de l’humiliante défaite face à la Prusse en 1870 et dans le sang de la répression de la Commune de Paris (de laquelle naîtra L’Internationale…). Dans la foulée, en 1880, sera instauré le défilé militaire du 14 juillet, qui aujourd’hui fait de la France le seul pays d’Europe à se livrer à ce genre de parade guerrière (Pétition pour sa suppression ICI)

 

Chant de guerre, quand c’est un message de paix dont la France devrait être porteuse, quand il s’agit aujourd’hui d’enfin donner corps à la république sociale dont rêvaient les « bras nus » de la Révolution, La Marseillaise n’est plus qu’un symbole décati. Comme l’écrivait Cornélius Castoriadis, « ce qui est requis est une nouvelle création imaginaire d’une importance sans pareille dans le passé, une création qui mettrait au centre de la vie humaine d’autres significations que l’expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents pouvant être reconnus par les êtres humains comme valant la peine. » « Une nouvelle création imaginaire » qui attend encore son hymne.

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