François Duprat, l’homme de l’ombre

16 mars 2018 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Dimanche 18 mars Jean-Marie Le Pen ira rendre un hommage à François Duprat, ancien cadre du FN, mort dans l’explosion de sa voiture. Fasciste, historien, théoricien, enseignant, homme de réseaux, homme d’appareil, indicateur de police[1], barbouze… la liste de qualificatifs associés à François Duprat est longue. L’homme à la réputation sulfureuse est né en 1940 dans une famille située idéologiquement plutôt à gauche. A l’instar de Roland Gaucher, autre figure du Front National et de l’extrême droite radicale, François Duprat avait sans doute l’une des meilleures connaissances des différents mouvements de gauche et d’extrême gauche. Il prétendra même avoir commencé à militer dans les rangs des trotskystes, chez les lambertistes pour être précis[2]. Son premier véritable engagement sera au sein de Jeune Nation en 1958.

Pour en savoir plus sur l’histoire de François Duprat, ses différentes activités éditoriales (Défense de l’Occident, Revue d’Histoire du fascisme, Les Cahiers Européens…) ses engagements au sein de l’extrême droite, ses apports théoriques au nationalisme révolutionnaire et au Front National tout comme son engagement dans le négationnisme, nous ne pouvons que vivement conseiller la lecture des différents ouvrages que Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard ont consacré à ce personnage.

Nous ferons ici un historique rapide du personnage Duprat. Il participe à la fondation du mouvement Occident[3] (au côté de Gérard Longuet, Alain Robert et Alain Madelin) en 1964 après avoir été exclu de la FEN. Durant cette même période, il est conseiller pour des dirigeants africains au Congo et au Nigeria. A son retour en France il retrouve le mouvement Occident avant de s’en faire exclure[4] en mars 1967. Ses camarades avaient découvert qu’il avait balancé aux Renseignements Généraux le nom des membres d’Occident impliqués dans le raid sur la fac de Rouen le 12 janvier 1967. Attaque qui avait fait plusieurs victimes dont un militant antifasciste qui aura la boîte crânienne enfoncée[5].

Durant mai 68, bien qu’en retrait politiquement, il n’en profite pas moins pour écrire un livre sur les évènements de mai 68, publié quelques semaines seulement après la fin du mouvement ! En 1969, il participe aux réunions organisées par Roger Holeindre pour tenter de réunifier les différentes tendances nationalistes. Ces réunions se déroulent au Cercle du Panthéon, un lieu qui appartient à Jean-Marie Le Pen. Duprat devient rapidement le secrétaire de ces réunions, il y prend la parole en tant que représentant de Pierre Sidos et de l’Œuvre Française[6].  De ces réunions sortira quelque temps plus tard Ordre Nouveau, auquel Duprat est membre dès la fondation, tout comme à la fondation du FN en octobre 1972. Il appartient au Comité directeur du FN et s’occupe de la propagande, un rôle qu’il exerçait déjà à Occident et Ordre Nouveau. Pas pour longtemps, il est exclu du FN et d’ON le 22 février 1973 ! Il réintègre le FN en 1974, en s’appuyant en interne sur les anciens Waffen SS Pierre Bousquet et Jean Castrillo, l’équipe qui édite le journal Militant.  Chargé de la commission électorale, il ne perd pas ses bonnes habitudes de coups tordus et tente de monnayer les consignes de  vote pour le second tour[7]. Nommé numéro 1 du parti, Duprat convainc Le Pen d’accepter la double appartenance au sein du FN et satellise autour de lui plusieurs structures néonazies ou néofascistes, qu’il fédère au sein des GNR, Groupes Nationalistes Révolutionnaires. Projetant la victoire des socialistes aux législatives de 1978, Duprat s’imagine avec ses GNR comme une force clandestine qui multiplierait les provocations contre la gauche et l’extrême gauche afin de provoquer des réactions violentes. Un plan pouvant être qualifié de stratégie de la tension à la française, qui dans les espoirs les plus fous de Duprat, verrait une partie de la droite, des industriels, des services policiers et de l’armée se tourner vers un parti incarnant l’ordre et capable de rétablir la loi face aux forces de gauche ; le FN. Il tente également de modifier les grandes lignes du FN, à savoir l’anticommunisme et le fait de considérer comme acquis le milieu des petits commerçants au parti de Le Pen. Il tente de le convaincre de tenir un discours en direction des ouvriers et des classes sociales les plus basses  en dénonçant la présence des communistes. Il est surtout celui qui va amener un discours anti-immigré très violent au sein du FN, alors que ce dernier était le plus souvent l’apanage de micro-groupuscules.

Duprat n’aura pas l’occasion de voir les premiers succès du FN. S’étant fait beaucoup d’ennemis, à l’extrême gauche, à l’extrême droite, au sein des services secrets mais également d’officines barbouzardes en France et hors des frontières il est victime d’un attentat. Les suspects sont nombreux pour désigner les commanditaires de l’attentat qui  placèrent une bombe dans sa voiture le 18 mars 1978. Sa mort provoque la dissolution des GNR et son absorption par la FANE (Fédération d’Action Nationale et Européenne). L’équipe de Militant est poussée vers la porte de sortie du FN par l’arrivée des Solidaristes emmené par Jean-Pierre Stirbois, dont les supposées sympathies pour le sionisme ne sont  pas compatibles avec l’antisémitisme maladif des anciens Waffen SS de Militant.

Les hommages

S’il ne fait aucun doute que son nom aujourd’hui ne parle pas ou plus aux militants du FN, Jean-Marie le Pen a toujours entretenu la mémoire de son ancien bras droit. Pendant 20 ans il s’est régulièrement rendu sur la tombe de Duprat pour y prononcer un discours. Puis dans les années 2000 il s’est contenté d’envoyer une gerbe de fleurs, avant d’y faire de nouveau une apparition en 2008. C’est donc naturellement que pour les 40 ans de la mort de Duprat, Jean-Marie Le Pen vient rendre un dernier hommage à l’historien néofasciste.

Jean-Marie Le Pen et Michel Faci lors de la cérémonie d’hommage à Duprat en 1978

Considère-t-il pour autant Duprat comme un camarade ou un véritable ami ? Difficile à dire. Si l’on se rapporte au 1er tome de ses mémoires, qui s’arrête après la fondation du FN par l’équipe d’Ordre Nouveau, Le Pen cite une seule fois François Duprat sur plus de 400 pages (page 386). C’est peu quand on sait que les hommes se sont croisés à de nombreuses reprises avant l’aventure du FN. Il n’est pas impossible de voir dans cet hommage, appartenant à l’histoire groupusculaire et radicale du parti, le dernier coup d’éclat du père pour embêter sa fille, alors qu’elle s’apprête à saborder une grande partie de l’héritage paternel.

Du côté des radicaux, les anciens camarades de Duprat, à savoir l’équipe de Militant, organise un hommage puis un banquet à la mémoire de Duprat chaque année. En 1989 ils fondèrent même une association, L’Association des Amis de François Duprat, avec Maurice Bardèche comme président d’honneur.

En 1980, la FANE, dans laquelle se sont dissous les GNR de Duprat, lors d’un congrès européen rassemblant des groupuscules européens néonazis, tentera de se rendre en délégation au cimetière Montmartre pour rendre hommage à Duprat. Ils seront stoppés en route par la police.

Plus près de nous l’équipe de Méridien Zéro (ex M.A.S. Mouvement d’Action Sociale), en 2012, consacra une émission à la mémoire de François Duprat, en invitant Emmanuel Ratier et un « ancien ami » de Duprat, Julien. Synthèse Nationale a également consacré un numéro de ses cahiers à François Duprat.

Enfin terminons par l’hommage rendu par Unité Radicale en mars 2002 à Duprat.  Dirigé alors par Christian Bouchet (mais aussi Philippe Vardon et Fabrice Robert), ce dernier profita de l’occasion de l’hommage rendu à Duprat pour organiser l’une des rares sorties publiques d’Unité Radicale sur un week-end. L’hommage étant rendu le dimanche, Bouchet et UR tentèrent le samedi après-midi de s’incruster dans une manifestation en soutien au peuple palestinien à Paris. C’était sans compter sur la vigilance des antifascistes qui les empêchèrent d’intégrer le cortège. Le message passant visiblement assez mal dans les maigres rands d’UR cet après-midi-là, les militants et militantes antifascistes parisiens portèrent alors la bonne parole dans les rues adjacentes de la manif aux militants récalcitrants d’Unité Radicale.

Maxime Brunerie au centre lors de l’hommage de mars 2002

Le lendemain, ces mêmes militants d’Unité Raciale, présents dans le cimetière pour l’hommage rendu à Duprat, eurent la désagréable sensation qu’ils allaient recevoir une seconde leçon, en apercevant des antifascistes sur le pont surplombant le cimetière, en train de les prendre en photos. Clichés sur lesquels on pouvait noter la présence de Maxime Brunerie (membre d’UR et du MNR), qui allait se distinguer quelques mois plus tard en tirant sur Jacques Chirac, ainsi que Christian Bouchet. Aujourd’hui Christian Bouchet a revu ses ambitions militantes à la baisse. Il se contente d’une petite conférence et de la publication d’un livre reprenant de nombreux textes de Duprat.

Références :

Nicolas Lebourg Joseph Beauregard

François Duprat, l’homme qui inventa le Front National, Denoël, 2012.

Documentaire Le Monde : http://www.lemonde.fr/week-end/visuel/2011/04/08/francois-duprat-une-histoire-de-l-extreme-droite_1504004_1477893.htm

Dans l’ombre des Le Pen, une histoire des numéros 2 du FN, Nouveau Monde, 2012.

Nicolas Lebourg

Le Monde du de la plus extrême droite, du fascisme au nationalisme révolutionnaire, Presses Universitaires de Perpignan, 2010.

 

 

[1] Nicolas Lebourg & Joseph Beauregard, Dans l’ombre des Le Pen, une histoire des numéros 2 du FN, Nouveau Monde, 2012, p.65. Selon les auteurs il s’agirait plutôt du frère de François Duprat.

[2] Nicolas Lebourg & Joseph Beauregard, Dans l’ombre des Le Pen, une histoire des numéros 2 du FN, Nouveau Monde, 2012, p.65.

[3] Frédéric Charpier, Génération Occident, Seuil, 2005, p.79.

[4] Frédéric Charpier, Génération Occident, Seuil, 2005, p.139.

[5]Frédéric Charpier, Génération Occident, Seuil, 2005, pp.131,132,133.

[6] Nicolas Lebourg & Joseph Beauregard, Dans l’ombre des Le Pen, une histoire des numéros 2 du FN, Nouveau Monde, 2012, p.77.

[7] Nicolas Lebourg & Joseph Beauregard, Dans l’ombre des Le Pen, une histoire des numéros 2 du FN, Nouveau Monde, 2012, p.92.

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