Allemagne : il y a 25 ans, les pogroms de Rostock (1ère partie)

22 août 2017 1 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Nous vous proposons cette semaine une série d’articles, que nous avions déjà publiés en 2013, consacrés au déchainement de violences racistes dont ont été victimes des demandeurs d’asile en 1992 à Rostock, plus grande ville de Mecklembourg-Poméranie occidentale, au nord de l’Allemagne. Revenir sur le contexte dans lesquelles ces violences ont eu lieu, décrire les faits avec précision et dénoncer l’implication de l’extrême droite, c’est non seulement un devoir de mémoire, mais aussi un moyen de comprendre et de lutter contre les violences actuelles, en Allemagne, mais aussi en France ou ailleurs, contre les migrants.

Rostock, 1992.

Quand on entend raconter le pogrom de Lichtenhagen ou quand on regarde le film The Truth lies in Rostock, on entend souvent les questions suivantes : quelle était l’atmosphère dans la ville à cette époque ? Aurait-on pu anticiper ce qui se tramait ? Est-ce que Rostock était une ville nazie ? Impossible de répondre par une phrase ou deux. Il est particulièrement difficile de rendre l’atmosphère qui régnait dans cette « régiopole » est-allemande, trois ans après le tournant de 1989, en particulier à des gens qui n’ont pas été témoins de tous ces événements-là du fait de leur trop jeune âge ou de leur trop grand éloignement géographique.

C’est pour cela que l’article qui va suivre ne présentera pas seulement ces journées de la fin du mois d’août 1992 du point de vue d’un militant de la scène d’extrême gauche de Rostock d’alors ; il essaiera également de donner un éclairage de la situation politique, sociale et économique au début des années 1990, afin de rendre le contexte plus accessible.

De l’euphorie au désenchantement

En 1992, il ne restait plus grand-chose de l’euphorie qui régnait durant les années de transition (1989-1990), mais ce sentiment n’avait pas tout à fait disparu. Rostock, qu’on appelait du temps de la RDA la « porte sur le monde », vivait surtout de la construction de bateaux sur les chantiers navals de Neptune et de Warnow et grâce au port transatlantique.

Les suppressions d’emploi massives qui étaient intervenues avec le démantèlement et la privatisation des grandes usines de Rostock, exigée par la Treuhand[1], conduisirent jusque 1991 à des protestations d’envergure. En mars 1991, 35 000 ouvriers et ouvrières défilaient dans les rues de Rostock, et les blocages des docks à l’aide du matériel lourd utilisé dans la construction navale appartenaient presque au quotidien de la ville. Mais les protestations anti-Treuhand déclinèrent (comme partout ailleurs en Allemagne de l’Est) après l’exécution de Rohwedder[2] le 1er avril 1991. En 1991, on arrêta toute nouvelle construction de bateau sur le dock de Neptune, et en 1992, la majeure partie des employés avait déjà été remerciée. Les protestations du début de l’année 1992, menées dans le cadre des négociations sur la privatisation, ne purent faire illusion sur le fait que, pour l’essentiel, la messe était dite. Des 55 000 personnes employées avant la chute du Mur par les grands combinats maritimes, il ne restait que 22 000 personnes au début de l’année 1992 ; à la fin de l’année 1992, il n’y en avait plus que 17 000. Le nombre des inscrits au chômage à Rostock dépassait les 53 000 au début de l’année 1992, situant le taux de chômage de ce fait à presque 20%[3]. En 1992, l’atmosphère qui en résultait était sensible partout.

À côté de cela, il y avait à Rostock une scène culturelle et politique extraordinairement vivante. La population de Rostock n’avait pas suivi la tendance est-allemande, qui consistait à voter majoritairement conservateur. Au cours des mois qui suivirent la chute du Mur de Berlin, on appelait les régions de Rostock, Schwerin et du nouveau Brandebourg le « Nord rouge » parce qu’on disait que les protestations précédant le 9 novembre 1989 n’y avaient soi-disant démarré que tardivement[4] ; après 1990, ce surnom prit une coloration positive. Dès les premières élections libres, Rostock eut en effet un gouvernement SPD, avec un PDS très fort ; même la coalition écologiste Bündnis 90 / Die Grünen y obtenait 10% des voix, chose exceptionnelle pour l’Allemagne de l’Est. Tandis que Dresde et Leipzig disparaissaient sous une mer de drapeaux allemands et résonnaient des cris de « Helmut, prends-nous par la main et conduis-nous au pays magique du capitalisme », il y avait  à Rostock presque autant de contre-manifestants que de gens criant « Helmut, Helmut » au rassemblement organisé par l’Alliance pour l’Allemagne au cours de la campagne électorale pour la dernière élection de la Chambre du Peuple.

La contre-culture alternative et la scène politique étaient bien implantées. Les espaces libres étaient gigantesques : le pouvoir de l’État n’avait pas encore réalisé sa défaite de l’automne 1989, et les nouvelles structures étaient en train de se construire. Pendant ce temps, de nombreux squats furent ouverts : en novembre 1989, l’immeuble qui se trouvait au 6 de la Doberaner Straße fut occupé et devint le premier point de ralliement de la scène d’extrême gauche, sous le nom de « Tante Trude » et vint renforcer un lieu de rencontre de la contre culture alternative, le Mau, ouvert avant 1989. En 1991 s’ouvrit le Jugend-Alternativ-Zentrum (JAZ, Centre alternatif pour la Jeunesse) près du Rosengarten. Il y avait aussi de nombreuses occupations d’école. Lorsque le 31 décembre 1991 le Neuer Deutscher Rundfunk (NDR, Nouvelle Radio allemande) fit taire la radio de jeunes DT64, ce furent plus de 5000 personnes qui manifestèrent pendant plusieurs semaines dans les rues de Rostock pour le maintien de cette radio explicitement d’extrême gauche. Le bâtiment de la NDR fut occupé et la chancellerie d’État de Schwerin entièrement redécorée à coups d’œufs de peinture. En 1992, le bref automne de l’anarchie n’était pas encore tout à fait terminé.

Les agressions nazies et la riposte antifasciste

À côté de ça, les attaques menées par les néonazis se multipliaient ; elles visaient les centres d’hébergement de réfugiés, les squats et tous ceux qui ne rentraient pas dans leur schéma de pensée. Loin des structures partidaires, une scène d’extrême droite développait (comme partout en Allemagne de l’Est) une menace potentielle énorme qui se manifestait par des agressions presque quotidiennes. C’est ainsi qu’à l’époque, chaque match à domicile du FC Hansa mettait tous les lieux d’extrême gauche de la ville en alerte maximum, car à la suite de ces matches, il fallait compter avec des rassemblements relativement nombreux de néonazis et de hools d’extrême droite dans la ville, qui attaquaient avec acharnement tous ceux qui ne cadraient pas avec leur façon de voir les choses. La « Tante Trude » fut attaquée dès son ouverture dans la nuit de la Saint-Sylvestre 1989. Cette première attaque fut extrêmement violente mais elle échoua, fort heureusement.

En arrière-plan de ces agressions se déchaînait une campagne de haine raciste massive de la part des élites politiques et des médias publics, campagne majoritairement dirigée contre l’entrée des immigrés sur le territoire allemand et en faveur de l’abolition du droit fondamental à l’asile politique[5]. Cette campagne rencontra un écho très important au sein de la population. Ce n’est qu’après le pogrom de Hoyerswerda en septembre 1991 que les attaques visant les immigrés et leurs logements gagnèrent en violence, y compris à Rostock.

Il fallait réagir. L’engagement antifasciste n’était pas seulement l’expression d’une évidence politique à l’extrême gauche ; pour beaucoup de jeunes, c’était une nécessité pure et simple. L’attitude qui consistait à dire « Ça ne m’intéresse pas », était tout simplement intenable. Il fallait prendre position, surtout quand on n’était pas immigré et que, du fait de son apparence extérieure, on risquait d’être assimilé aux fachos, dont les agressions étaient à la fois trop fréquentes et trop brutales. Comme de nombreux autres antifascistes d’Allemagne de l’Est, les antifascistes de Rostock devaient s’opposer à des nazis en surnombre. La riposte antifasciste offensive faisait donc partie du répertoire de base des militantEs d’extrême gauche. À Rostock, nous avions établi des contacts avec les communautés immigrées et fourni un travail de soutien régulier, à de nombreux égards : nous avions organisé la protection des foyers de réfugiés politiques ou de travailleurs immigrés en mettant sur pied des tours de garde. Quand on craignait une attaque, on sécurisait les squats, on mettait en place des patrouilles, on lançait des contre-attaques. La première manif purement antifa organisée après la chute du Mur eut lieu dès décembre 1989[6].

Manifestation antifasciste à Hoyerswerda, en 1991.

L’autorité de l’État, incarnée par la police, restait à cette époque plutôt en retrait. Soit elle ne venait pas du tout, ou trop tard, soit on ne faisait pas même appel à elle. Cela s’expliquait par l’énorme perte de légitimité que l’État avait subie après 1989 et qui avait conduit à un manque d’assurance important chez les policiers de l’ancienne Volkspolizei (Police du Peuple, nom de la police en RDA). On notait d’autre part une incompétence globale, largement répandue au sein de la police, dans la façon qu’elle avait de réagir face à ce genre de situations. Les antifascistes durent ainsi se rendre à l’évidence au début de l’année 1992 : lorsque la Deutsche Volksunion (DVU, Union du Peuple allemand) tenta de tenir son congrès fondateur dans la Maison de l’Amitié germano-soviétique (l’actuelle Maison Peter Weiss), plusieurs centaines d’antifas bloquèrent l’accès au lieu de réunion. C’est alors que des policiers appartenant à des unités d’intervention mobiles stationnées à proximité lancèrent une attaque surprise qui fit de nombreux blessés et se termina en chasse à l’antifasciste. En agissant ainsi, la police signifiait clairement qu’elle était capable d’intervenir quand elle le voulait et quand elle estimait devoir le faire. C’est la même expérience que nous devions refaire à la fin du mois d’août.

Du côté des nazis, des tentatives d’organisation furent lancées, surtout de Hambourg. Le FAP et le NPD, Worch[7] et compagnie, tous voulaient s’implanter à Rostock, mais ces tentatives ne furent pas vraiment couronnées de succès, car la scène néonazie de Rostock était trop diffuse et trop réticente à toute forme d’organisation. La liste Ausländerstopp [8] de Hambourg essaya de s’implanter à Rostock au début de l’été 1992, avec comme objectif la création d’une branche de l’organisation à Rostock, qui participerait aux élections municipales. Mais du point de vue organisationnel, ce fut également un échec.

La ZASt

Il y avait à Rostock plusieurs centres d’hébergement pour immigrés, pour la plupart regroupés à la périphérie de la ville : c’était des foyers pour les VertragsarbeiterInnen [9], originaires du Vietnam en grande majorité, mais aussi de Cuba, d’Angola et du Mozambique ; il y avait également des hébergements pour les demandeurs d’asile. Dans la Sonnenblumenhaus[10] de la Mecklemburger Allee, aux numéros 19 et 20, habitaient des membres de ces deux communautés.

Alors que les travailleurs immigrés vietnamiens y habitaient déjà du temps de la RDA et avaient pu y rester après le tournant de 1989, ceux et celles qui étaient originaires de Cuba avaient dû partir ; leur foyer fut transformé en 1990 en ce qu’on a appelé la ZASt (Zentrale Anlaufstelle für Asylbewerber, Centre d’Hébergement pour les Demandeurs d’Asile). La ZASt était prévue pour 250 personnes, mais dans les faits, plus de 600 réfugiés y ont vécu aussi bien dedans que devant. Cette situation avait beau faire l’objet de critiques répétées, la ville refusait d’installer ne serait-ce que des toilettes de chantier. Le déménagement de la ZASt, prévu initialement le 1er juin 1992, avait finalement été déplacé au 1er septembre 1992.

Les préparatifs

Les prémices des événements du mois d’août se manifestèrent dès le début de l’été. Environ 100 000 tracts portant le titre « Rostock doit rester allemand » furent distribués dans la ville, qui lançaient une véritable campagne de haine contre les immigrés. Lors de la semaine précédant le début du pogrom, il fut question d’une « protestation » massive qui aurait lieu devant la Sonnenblumenhaus, et qu’annonçait une fumeuse « Interessengemeinschaft Lichtenhagen »[11]. Bien que ce ne soient pas les premières annonces de ce genre et que les attaques massives contre les foyers de réfugiés ne soient pas si rares que ça, nous les avons prises au sérieux et nous avons pris nos dispositions en conséquence. Nous avons pris contact avec la communauté vietnamienne et avons envoyé quelqu’un de chez nous là-bas, avec le responsable des étrangers de la ville de Rostock et une représentante de l’Initiative für Frieden und Menschenrechte (Initiative pour la Paix et les Droits de l’Homme). Dans le même temps, nous avons prévenu les groupes antifascistes est-allemands et ceux de Hambourg avec qui nous avions de bons contacts que nous pourrions bien avoir besoin de leur aide. Des gens de chez nous sont allés à Hambourg et à Berlin pour mobiliser les antifas et les faire venir à Rostock. Dès le vendredi soir et le samedi matin, les premiers « éléments extérieurs » sont arrivés. Mais personne ne pouvait encore imaginer, à ce moment-là, ce qui allait arriver par la suite.

À suivre…

La Horde

  1. Organisme chargé de la privatisation des entreprises de RDA après la réunification. NDT. []
  2. Detlev Karsten Rohwedder, président de la Treuhand, fut exécuté chez lui par un commando de la RAF. NDT. []
  3. Voir ici []
  4. Cette appellation, pensée comme une insulte, était surtout prisée en Saxe. Il paraît même que, lorsqu’on allait faire de l’essence en Saxe à l’automne 1989, avec une voiture immatriculée dans la région de Rostock (A), on n’était pas servi. []
  5. Dans ce contexte, le Spiegel fit sa une le 9 novembre 1991 sur un bateau rayé noir-rouge-or, plein à rabords, avec comme gros titre : « Réfugiés politiques, étrangers, demandeurs d’asile – la tempête des pauvres » ; la Frankfurter Allgemeine Zeitung évoqua dans son édition du 8 novembre 1991 les « touristes du droit d’asile », tandis que Bild y allait de son ton le plus dramatique : « À chaque minute, un nouveau demandeur d’asile – la marée monte, quand le bateau sombrera-t-il ? (2 avril 1992), pour ne citer que quelques exemples. []
  6. À moins que ça ne soit janvier 1990 : l’auteur n’est plus trop sûr de la date. []
  7. Le Freiheitliche Deutsche Arbeiterpartei (FAP, Parti libéral des Ouvriers allemands) et le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD, Parti national-démocrate d’Allemagne) et Christian Worch, à l’époque au FAP. NDT []
  8. Hamburger Liste Ausländerstopp (HLA, Liste de Hambourg Stop aux Étrangers), NDT. []
  9. Il s’agit de la version est-allemande des GastarbeiterInnen, les travailleurs immigrés venus en RDA pour un contrat de travail. À la réunification, leur contrat étant caduc, le statut de ces immigrés était en suspens. NDT []
  10. La maison aux tournesols, ainsi nommée à cause des gigantesques tournesols qui ornaient une de ses façades. NDT. []
  11. Communauté d’intérêts de Lichtenhagen, NDT. []

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