Québec : La Meute hurle avec les loups

19 août 2017 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

illustration : Chet Phillips

Depuis 2015, l’extrême droite au Canada connait un certain renouveau, plusieurs groupuscules ayant fait leur apparition avec comme colonne vertébrale idéologique une islamophobie assumée, malheureusement dans l’air du temps. Parmi eux, la Meute, qui a commencé par se faire remarquer sur les réseaux sociaux avant d’entreprendre quelques initiatives sur le terrain, avec plus ou moins de succès. Alors qu’une « section française » de la Meute a récemment fait son apparition, et surtout que la Meute appelle à une nouvelle manifestation anti-migrants dimanche, il nous a semblé intéressant de présenter ce groupe d’extrême droite qui peine à s’assumer en tant que tel. Merci à nos camarades canadiens du Greda (Groupe de Recherche sur l’extrême droite et ses Alliés) pour leur aide !

Depuis la victoire aux élections fédérales canadiennes en 2015 du libéral Justin Trudeau, jugé par les milieux nationalistes trop favorable à l’islam, l’extrême droite semble sortir de sa léthargie et plusieurs groupuscules anti-musulmans ont fait leur apparition, surfant ainsi sur une peur des musulmans alimentée par des médias complaisants et des personnalités politiques opportunistes.

Il faut bien dire que l’extrême droite québécoise a parfois manqué d’originalité, en allant chercher à l’étranger ses sources d’inspiration. Ainsi, des « patrouilles de rue » racistes ont été organisées en 2016 par des militants nationalistes sous l’appellation des Soldats d’Odin, reprenant le nom et les pratiques d’un groupuscule fondé en Finlande en 2015 par un néonazi notoire, Mika Ranta (les relations entre les deux organisations ne sont cependant aujourd’hui plus au beau fixe, le chef des Soldats d’Odin Canada ayant traité la maison mère de… « raciste » !!).

À gauche : l’arsenal des Three Percenters exhibé sur internet. En bas à droite, les Three Percenters (Calgary) discutant tranquillement avec la police. En haut à droite : les Soldats d’Odin Canada (Vancouver). (Photos : Vice)

Cet été, ce sont les Three Percenters, organisés en une milice armée violemment islamophobe montée en 2015 et dirigée par Beau Weilling, qui ont fait leur première apparition publique à Calgary début juin pour protéger Sandra Solomon, après s’être faits remarquer en exhibant leur arsenal sur les réseaux sociaux courant 2015 : mais là encore, rien d’original, puisque il s’agit d’une imitation du groupe paramilitaire américain du même nom fondé en 2008 après l’élection de Barak Obama, et responsable de nombreuses agressions (l’un de ses membres a ainsi tiré sur cinq personnes participant à une manifestation de Black Lives Matter).

Pourtant, un groupe semble sortir du lot, avec une identité plus affirmée : la Meute. Comme c’est souvent le cas avec les groupuscules d’extrême droite aujourd’hui, c’est d’abord sur les réseaux sociaux que la Meute fait son apparition, avec un groupe Facebook « secret » apparu en septembre 2015.

En deux mois, le groupe va réunir 10 000 « loups », comme se nomment entre eux les membres de la Meute, et atteindre aujourd’hui plus de 40 000 inscrits : même si ce chiffre impressionnant est à relativiser (au moins la moitié est très certainement constitué de simples curieux, de journalistes et d’antifascistes), le succès est indéniable. Par la suite, un site a permis d’offrir au groupe une vitrine « officielle », avec boutique et vidéos, et surtout un accès direct au fameux groupe secret (seul le groupe public est désormais visible). Le site du GAPPA a publié une enquête sur son contenu, et révèle sans surprise que ses membres, qui rejoignent le groupe par cooptation, s’y retrouvent essentiellement pour partager leurs préjugés sur l’islam sans crainte d’être contredit.

Un racisme camouflé derrière la « défense de la laïcité » et la « liberté d’expression »… D’un continent à l’autre, ce sont toujours les mêmes grosses ficelles qu’utilise l’extrême droite pour tenter de camoufler son racisme.

En août 2016, la Meute fait ses premières apparitions publiques en distribuant des tracts à Québec et dans la région du Saguenay, puis en tentant de perturber une réunion d’information organisée par un groupe de volontaires qui prévoyaient d’accueillir une famille de réfugié-e-s syrien-ne-s.

De droite à gauche : les deux fondateurs de la Meute Patrick Beaudry et Eric « Corvus » Venne, et Sylvain « Maikan » Brouillette, l’actuel porte-parole de la Meute. Photo : Jonathan Montpetit/CBC

Fondée par deux anciens militaires, Éric « Corvus » Venne (qui a quitté le groupe en janvier 2017) et Patrick Beaudry, la Meute se présente logiquement organisée de façon très hiérarchisée : tandis qu’une « élite » (le Conseil) prend toutes les décisions, les « Portiers » sont chargés de recruter les nouveaux membres, « la Garde » d’assurer la discipline interne, et différentes cellules de s’occuper des tâches diverses (logistique, informatique, sécurité, mais aussi « contre-espionnage » et « services secrets »…).

Cette militarisation affichée alimente la mythomanie de la Meute, qui permet à ses membres en mal de discipline d’avoir l’illusion de participer à un groupe de type paramilitaire (mais derrière son clavier) où chacun est et doit rester à sa place. La paranoïa y règne en maître, chacun surveillant les autres, à la recherche de l’ennemi infiltré, « antifasciste » ou « islamiste », avec bien sûr en plus le sentiment d’être constamment épié par la police du « système », développant comme il se doit toutes les postures complotistes idoines.

Captures d’écran réalisées par le Gappa.

Une autre caractéristique de la Meute est son autoritarisme interne. Car si une Horde est un regroupement d’individuEs autonomes agissant ensemble de façon responsable, une Meute est une troupe obéissante menée par un chef, dressée pour la chasse. Rien à voir, donc ! Une ancienne militante de la Meute s’est confiée au site la Tribune, y décrit Eric Venne comme «un gourou narcissique » et colérique devant qui «tous ses acolytes se mettent à genoux». Elle enfonce le clou en résumant ainsi ce qu’est la Meute : «Ils disent qu’ils veulent former une meute de loups capable de défendre nos droits et nos valeurs, mais en réalité, ce qu’ils veulent, c’est que les membres les suivent comme un troupeau de moutons».

La Meute est également devenu un business au bénéfice de la direction du mouvement, en l’occurence la boîte de Patrick Beaudry, PTRK Design, installée dans la banlieue de Québec, et qui diffuse t-shirts, coupe-vent et autres bibelots aux couleurs du mouvement… On parle d’un chiffre d’affaires de plusieurs milliers de dollars.

Par ici la bonne soupe : les membres de la Meute sont invités à dépenser sans compter, au seul bénéfice de leurs dirigeants.

Persuadés que le péril islamiste est aux portes du Québec (avec la complicité de Trudeau accusé d’être à la bottes des émirats), que l’instauration de la charia n’est plus qu’une question de temps, nos petits loups jouent à se faire peur, mais se montent aussi la tête les uns les autres. « Derrière rempart avant que l’islam ne prenne le dessus » selon les mots de son chef, Eric Venne, qui prédit en Europe « une guerre civile sans précédent », la Meute regrouperait en son sein des militaires en activité ou vétérans, et même un ancien conseiller du ministère canadien des affaires étrangères, qui nourrit les discussions de « rapports » sur l’islam, non sourcés et plus ou moins farfelus… Circulent également au sein du groupe, sans surprise, des articles issus de la fachosphère islamophobe française, comme les sites Riposte laïque ou Dreuz.info, et des références au mouvement allemand Pegida.

La Meute aime prendre des poses « anti-système », et se présenter comme des victimes de la police sur internet, mais dans la rue elle lui sert la main…

Cette radicalité, tant dans l’organisation que dans les propos de ses membres, dont certains n’hésitent pas à considérer les musulmans comme « des animaux » ou des « enculeurs de chèvre », n’est plus assumée quand la Meute se retrouve IRL[1]. Ainsi, la Meute refuse bien évidemment d’être cataloguée à l’extrême droite, et revendique du bout des lèvres son islamophobie  au nom de la « liberté d’expression » : c’était d’ailleurs le thème de sa dernière campagne (avec en invité vedette le vblogueur André Pitre, alias « Stu Pitt ») et surtout le prétexte de sa première apparition importante dans la rue en mars 2017 contre la motion M-103 contre l’islamophobie, une décision prise suite au à l’attentat meurtrier du 30 janvier 2017 contre le centre culturel islamique de Québec, au cours duquel un sympathisant d’extrême droite[2] a tué six personnes et blessé huit autres.

Du mythe à la réalité : des dizaines de milliers de « membres » sur internet, mais à peine vingt participants aux conférences…

Autre cruauté du monde réel : la capacité à mobiliser de la Meute n’a pas grand-chose à voir avec ses prétentions virtuelles. Alors que le nombre de ses adeptes sur internet et ses prétentions en terme de discipline militante devraient permettre à la Meute de mettre dans la rues des cohortes de militants déterminés marchant au pas de l’oie, ce sont à peine quelques dizaines d’individus plus ou moins folkloriques qui se sont retrouvés le 7 mars dans les rues de Montréal à l’appel de la Meute, qui s’était pourtant associée pour l’occasion à Storm Alliance, dirigé par Dave Tregget, ancien membre des Soldats d’Odin. À noter que Storm Alliance et la Meute ont par la suite remis leurs maigres forces en commun le premier juillet dernier à Hemmingford pour la fête du Canada, pour s’en prendre cette fois à des réfugiés haïtiens : ils ont dû à cette occasion faire face à des antifascistes dont la mobilisation était bien supérieure à la leur. Comble de bêtise raciste, la Meute a pour l’occasion parlé d’un « islamisme haïtien » pour justifier son délire anti-migrants !

Storm Alliance et la Meute le 1er juillet 2017 à Hemmingford. [Capture d’écran : TVA Nouvelles]

Le site Montréal-Antifasciste.info rappelle sur son site que la Meute a collaboré avec plusieurs groupes d’extrême droite, en plus de Storm Alliance, comme les Soldats d’Odin ou encore le Mouvement républicain du Québec, dont le président-fondateur, Guy Boulianne, est un fervent adepte de théories du complot antisémites concernant un supposé « génocide blanc ». Par ailleurs, Shawn Beauvais-MacDonald, membre important de la Meute était présent au rassemblement des néonazis à Charlottesville (États-Unis) samedi dernier, au cours duquel un sympathisant d’extrême droite a foncé dans le contre-rassemblement antiraciste, tuant la syndicaliste antifasciste Heather Ayer, et blessant plusieurs autres manifestantEs.

Shawn Beauvais-MacDonald à Charlottesville.

Souciant de préserver son image, la Meute a exclu Beauvais-MacDonald dès que sa présence à Charlottesville a été révélée par la presse. De la même manière, le 6 août dernier, la Meute a refusé de s’associer à l’appel de divers groupes d’extrême droite (dont Storm Alliance) contre un centre de migrants : bien lui en a pris, car l’initiative a été un échec complet, tandis que la manifestation antifasciste qui se tenait au même moment en soutien aux migrants rassemblait plusieurs centaines de personnes.

Succès du rassemblement en soutien aux réfugiés le 6 août dernier.

Malgré ce hiatus entre visibilité sur internet et capacité militante, la Meute parvient, comme les Identitaires français, grâce à une bonne gestion de leur image et de leur communication, à apparaître plus forte qu’elle ne l’est, et même à attirer dans ses rangs quelques personnalités, y compris en dehors de l’extrême droite. Ainsi, le leader syndicaliste Bernard «Rambo» Gauthier, qui dirige Citoyens au Pouvoir du Québec (anciennement Parti des Sans-Parti), assume être membre de la Meute : « J’ai adhéré au tout début [au groupe Facebook de la Meute], je trouvais ça OK […] Je regarde, j’écoute, mais j’ai jamais commenté là-dessus« . Une alliance confusionniste préoccupante, qui pourrait faciliter le brouillage de cartes savamment entretenu par la Meute.

Bernard «Rambo» Gauthier

Pour la Meute, c’est aussi que désormais, elle souhaite sortir de l’état groupusculaire, et donc gagner en respectabilité, c’est-à-dire réussir à camoufler son racisme. Son objectif est en effet d’unifier les groupuscules d’extrême droite afin de créer une mouvance populiste identitaire pour les élections de 2018 au Québec.

Pour conclure, n’oublions pas que la Meute, comme la plupart des groupes d’extrême droite, n’est que l’arbre qui cache la forêt : et il ne faut pas oublier que le Parti québécois (PQ) comme la Coalition Avenir Québec (CAQ) ont repris à différentes reprises, au gré des circonstances, des éléments du discours identitaire qui oppose d’un côté les Québécois dit « de souche » et de l’autre « les autres », incarnés dans la figure fantasmatique du musulman forcément radicalisé et inassimilable.

La Horde

Pour suivre l’actualité antifasciste au Québec :

Groupe de Recherche sur l’Extrême Droite et leurs Alliés (GREDA)

Montreal-antifasciste.info

  1. « In Real Life », dans la vie réelle []
  2. À noter que la Couronne n’a toujours pas déposé d’accusation de terrorisme ou de crime haineux. La prochaine comparution aura lieu le 8 septembre 2017. []

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