Entretien avec Stéphane François sur le Front National et l’extrême-droite française – partie 2

5 mai 2017 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

 

 

 

Le Front National a investi le champ de l’écologie il y a peu, notamment au travers de la défense d’une écologie dite « patriote ». Est-ce que l’appropriation de cette question est nouvelle dans l’histoire de l’extrême droite française ?

La question de l’écologie n’est pas nouvelle au sein de l’extrême droite : depuis le milieu des années 1980 la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist s’y intéresse. Ceci dit, celle-ci n’est pas « patriote », la Nouvelle Droite n’étant pas jacobine et nationaliste, mais au contraire régionaliste et ethno-différentialiste. Il y a bien une première tentative au sein du FN dans les années 1990, au moment où Bruno Mégret était le numéro 2 du parti, mais cela n’a pas pris, Jean-Marie Le pen étant très hostile à l’écologie (une préoccupation de « bobo » selon lui).

Le discours que produit le FN sur l’environnement et la nécessité de le préserver est-il sincère ou est-ce au contraire une démarche opportuniste s’inscrivant dans une stratégie de « normalisation » destinée à prouver que le parti peut se positionner sur tous les sujets ?

Le FN était le dernier parti politique sans volet écologique dans son programme. Cela semble sincère. Son cercle de réflexion sur les questions écologiques va plus loin que la simple défense des animaux : réflexion sur l’expérimentation animale, réflexion sur les circuits courts et sur les conditions d’élevage (comme leur condamnation de la « ferme des 1000 vaches » en Picardie…) On se rapproche d’un volet écologiste plus construit qu’auparavant, mais on en est encore loin : le FN continue à défendre le nucléaire et l’extraction du gaz de schiste… Le FN ne s’est jamais réellement intéressé à l’écologie… Son électorat est plutôt sensible aux conditions de vie des animaux de compagnie, ou se préoccupent du sort d’animaux symboliques comme les éléphants ou les ours polaires.

Le FN a créé des groupes de réflexion pour tenter d’attirer de nouveaux électeurs autrefois réputés à gauche, comme les fonctionnaires ou les enseignants. Mais le parti reste particulièrement silencieux sur des sujets importants comme celui du monde associatif et plus généralement sur l’économie sociale et solidaire. Pour quelles raisons, selon vous ?

Tout simplement parce que cela ne fait pas partie de la matrice intellectuelle du FN, qui reste tout de même très poujadiste et libéral, et surtout très jacobin. Ces questions sont au contraire discutés chez les Identitaires et les néo-droitiers qui sont à la fois sensibles au localisme et aux circuits courts, aux AMAP et condamnant les firmes multinationales et le consumérisme de l’American Way of Life. En outre, chez ces derniers les thèses du MAUSS, pour ne prendre que cet exemple, sont discutées depuis les années 1990. Il y a même eu une tentative de récupération à la fin de cette décennie. Avec l’arrivée d’identitaires au sein du FN, cela va peut-être changer, mais ces positions entreront en concurrence avec celles de Florian Philippot, qui restent très jacobines et productivistes…

Est-ce que l’économie sociale et solidaire est perçue négativement par une partie de la base électorale du FN, composée d’artisans et d’indépendants qui ne partagent pas les valeurs de coopération de l’ESS ?  

Il ne faut pas réduire l’électorat du FN à sa base poujadiste : ce parti attire différents électorats qui se juxtaposent, qui vont des populations populaires précarisées du Nord et de l’Est aux rapatriés d’Algérie en passant par un électorat « vieille France ». Leurs préoccupations ne sont pas les mêmes. Les populations précarisées des anciennes régions industrielles sont plutôt favorables à cette forme d’économie car elle peut leur être bénéfique dans un contexte social et économique morose pour ne pas dire plus ; les électorats de la « vieille France » et du « monde de l’atelier et de la boutique », pour reprendre l’excellente expression de Nonna Mayer, y sont hostiles, n’y voyant qu’une forme d’assistanat.

– Y’a-t-il vraiment une recomposition du parti? Il me semble que des figures à la direction sont des anciens. Ils tiennent les dérapages des nouveaux élus. Les sanctions contre les militants ayant justement dérapé sont médiatisés mais est-ce vraiment une tendance lourde?

Il y a une certaine recomposition du parti entre deux grandes tendances, celle de Florian Philippot et celle de Marion Maréchal-Le Pen. La première insiste sur le discours national-républicain et le social ; tandis que la seconde insiste quant à elle sur l’identité et les valeurs. Autour de Marine Le Pen sont très présents d’anciens mégrétistes (Steeve Briois, Nicolas Bay, Bruno Bilde notamment), qui sont revenus après l’échec de Bruno Mégret : elle a marginalisé d’anciens figures du FN, à l’exception de Walleyrand de Saint-Just, au profit de personnes au profil « plus neutre ». Ils tiennent « les dérapages des nouveaux élus », mais pas ceux de proches de Marine Le Pen issus des rangs du GUD, comme l’ont montré des faits-divers récents. Ce qu’ils cherchent à contrôler, c’est plutôt la médiatisation de ceux-ci…

– Le terme de fachosphère est très couramment employé dans les médias depuis son apparition vers 2008. Est-ce un terme qui vous semble légitime ? Ou vaudrait-il notamment mieux parler de fachosphères au pluriel ?

Il est légitime dans le sens où les différentes familles idéologiques de l’extrême droite ont investi le Web en force, mais comme vous le faites remarquer, l’extrême droite au singulier n’existe pas : il y a différentes familles, aux idéologies parfois opposées : il y a un monde entre un néopaïen identitaire régionaliste et un national-républicain. En ce sens, il est plus judicieux de parler de fachosphères, au pluriel.

– Si oui (ce que je pense a priori, mais dites-moi), combien de « familles » identifiez-vous au sein de cette nébuleuse ? Lesquelles ?

J’en vois 7 grandes, pêle-mêle : les Identitaires, les nationalistes-révolutionnaires (je mets dedans une structure comme Egalité & Réconciliation ainsi que les néofascistes), les néo-droitiers, les néonazis, les catholiques traditionalistes, les monarchistes, les populistes.

–  Existe-t-il néanmoins des points communs, sur le plan idéologique, un fond de pensée commun entre toutes ces tendances ? L’idée du complot, ou tout du moins du « système », s’inscrit-elle notamment dans la tradition maurrassienne (« pays légal », etc.) ? Ou est-ce une recréation moderne, étroitement liée à l’outil de diffusion Internet et réseaux sociaux ? 

Oui. Il y a un même rejet des Lumières, un refus de la modernité libérale, surtout philosophique (Droits de l’Homme notamment), une nostalgie d’un âge d’or révolu, d’un organicisme social, un anti-intellectualisme qui s’inscrit dans le populisme, un rejet des corps intermédiaires (éloge du référendum et de la démocratie directe), parfois l’éloge d’une société inégalitaire, une quête de l’homogénéité, surtout ethnique, et de l’identité, etc.

La critique du « système » est une vieille antienne. L’expression est assez floue pour recouvrir différents sens : l’ « axe américano-sioniste », la République, la démocratie parlementaire. Il  est vrai que cette expression a retrouvé une nouvelle jeunesse, non seulement avec Internet, mais avec les candidats à la présidentielle qui se veulent « antisystème » malgré une carrière comme député, membre de cabinet ministériel ou sénateur… l’expression est intimement lié aujourd’hui à l’éloge du populisme.

– Peut-on notamment définir une attitude commune au sujet de la démocratie ? Quelle est l’appréhension de ce système politique au sein de la fachosphère ? Les royalistes ultra, les néonazis y sont a priori défavorables ? Qu’en est-il des courants plus « récents », comme les identitaires ou les admirateurs de Soral ? Sont-ils par exemple « populistes », en tout cas partisans d’une démocratie sans intermédiaires entre le leader et le « peuple » ? 

Comme je l’ai dit précédemment, le rapport à la démocratie est ambigu. Il faut déjà savoir ce que le terme recouvre comme sens… Les populistes en font l’éloge, mais discrimine une partie de la population. Ici, il faut le comprendre au sens de l’ethnos-demos, le peuple ethnique : le « peuple » ainsi sanctifié recouvre les « français de souche »… les néonazis, les néofascistes et les monarchistes la rejettent. Les Identitaires (c’est-à-dire le Bloc Identitaire sous sa nouvelle appellation) la conçoivent d’une manière ethnique, les autres tendances identitaires la rejettent et font l’éloge du « chef-né »… Une précision, en passant : la tendance identitaire n’est pas récente : son origine est à chercher dans la Nouvelle Droite des années 1970/1980 dont certains cadres ont participé à l’émergence de la mouvance identitaire actuelle. Pour le cas soralien, il s’inscrit dans la mouvance nationaliste-révolutionnaire, avec un culte du chef. La démocratie parlementaire est rejetée. Tous font l’éloge du populisme, au sens où vous l’avez défini… mais le populisme n’implique pas forcément la démocratie, bien au contraire.

 

 

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