La piste antifa de l’attentat de Dortmund : un fake de plus de l’extrême droite

14 avril 2017 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

On sait aujourd’hui que l’attentat contre le bus des footballeurs du Borussia Dortmund le 11 avril dernier est très probablement d’origine islamiste, même si la lettre de revendication trouvée sur les lieux est encore sujet à caution. Pourtant, une fausse information circule, fabriquée et diffusée par l’extrême droite, selon laquelle des antifascistes allemands auraient revendiqué l’attentat : on la trouve par exemple toujours sur le site de l’Équipe, reprise sans aucune précaution. En nous appuyant sur l’enquête de Patrick Gensing, animateur du site publicativ.org, et sur les mises au point d’antifascistes allemands, nous vous expliquons comment l’extrême droite, en fabriquant de fausses informations, a instrumentalisé l’attentat afin de tenter de discréditer ses adversaires politiques. 

Le 12 avril au matin, c’est Politically Incorrect (PI) News, un site allemand bien particulier qui a annoncé le premier que le mouvement antifasciste radical (« die Antifa ») revendiquait l’attentat contre le bus du Borussia Dortmund.

PI News, qui se présente comme « contre le courant dominant, pro-américain, pro-israélien, contre l’islamisation de l’Europe », est un portail internet de l’extrême droite allemande, qui fait de l’agitation contre les journalistes, les minorités et les antifascistes : on y trouve pêle-mêle des annonces des islamophobes de Pegida, des Identitaires ou de l’AFD, des anti-féministes, des publicités pour acheter des armes d’autodéfense…

L’article de PI News repose uniquement sur une publication anonyme sur linksunten.indymédia.de, qui date du 11 avril à 23h53, sous le pseudo « Antifa ».

Voici ce qu’en dit Patrick Gensing : « Visiblement, quelqu’un a essayé ici d’imiter les slogans et les codes linguistiques de la scène d’extrême gauche : on remarque par exemple la féminisation des termes (Nazi-Innen, « Rechtspopulist-Innen »). Cependant, l’auteur ne s’est pas donné beaucoup de mal car du point de vue du contenu, la justification pour un tel attentat n’est que très peu développée. Cela est plutôt atypique, car la scène d’extrême gauche a plutôt tendance à faire des développements théoriques très complets. »

Ajoutons de notre côté que, concernant la féminisation, leurs auteurs se sont trahis : le mot « Nazi » n’est jamais féminisé par les antifascistes allemands et surtout, le mot « Mensch-innen », le mot Menschen (qui désigne les êtres humains sans distinction de genre) n’est féminisé que par l’extrême droite, et encore de façon ironique. Ainsi, « MenschInnen » est le titre du livre anti-« théorie du genre » de la candidate du FPÖ autrichien à la présidence de la république en 2010, Barbara Rosenkranz.

Ainsi, tant sur la la forme que sur le fond, tout est suspect dans ce mystérieux message anonyme, ce qui n’a pas empêché PI-News d’annoncer de façon certaine que ce sont les antifas qui ont commis l’attentat. D’ailleurs, sur Indymédia, le tout premier commentaire remet en cause l’authenticité de ce message, et dénonce déjà un fake nazi dont l’objectif est de diriger les soupçons de la police contre les antifas. Peu de temps après, la page a été supprimée par Indymédia. Mais même une fois disparue d’Indymédia, une copie d’écran de la fausse lettre a été diffusée par l’extrême droite sur les réseaux sociaux, et parfois reprise par certains médias peu regardant sur leurs sources, avant d’être finalement dénoncée comme un faux. Au moment de l’article, on ne savait pas encore qui était derrière l’attentat : la police de Dortmund ne laissait rien filtrer de la lettre trouvée sur les lieux, et avait précisé que la revendication antifasciste n’était qu’une rumeur. Le bureau du procureur général, de son côté, avait fait part lui aussi de ses doutes quant à cette « information ».

De toute évidence, PI News a simplement cherché, par le mensonge et la manipulation, à s’en prendre à ses ennemis politiques. On peut ainsi lire dans l’article une analyse typique de l’anti-antifascisme d’extrême droite : « Cela fait maintenant des années que l’extrême gauche terrorise ce pays et les citoyens dont l’opinion ne leur convient pas. Ils menacent, ils font du chantage, et si cela ne suffit pas, ils passent à la violence. C’est précisément le SPD qui protège et soutient ces criminels, et qui continuera vraisemblablement à le faire. » C’est ici le ministre de la justice Heiko Maas qui est particulièrement visé : le site l’accuse de protéger le mouvement antifasciste, car son fils en ferait partie… On est là dans la théorie du complot si chère aux fachos de tous poils, qui prétend que le « sytème » protégerait les « antifas »…

Ce n’est pas la première fois que cela se produit : à Dresde, en septembre 2016, après le double attentat à la bombe, dont l’un avait visé une mosquée, une fausse lettre de revendication signée par « des antifascistes » était apparue, là aussi sur Indymédia, et avait attiré l’attention des médias à travers toute l’Allemagne. Le groupe antifasciste cité avait aussitôt démenti, et dénoncé la supercherie, et la page avait été supprimée. Mais des copies d’écran de ce message avaient en premier lieu été diffusées par l’extrême droite, avant d’être reprises par les autorités : le ministre de l’Intérieur de Saxe en avait même parlé à la télé et au Parlement régional, avant quelques jours plus tard de reconnaitre que c’était un faux. Après enquête, il s’était avéré que c’était bien un militant d’extrême droite qui était l’auteur de la lettre…

La Horde

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