Rignac (12) : un village transformé en camp retranché pour accueillir Le Pen (témoignage)

1 avril 2017 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Rignac est au cœur d’une zone rurale profonde, à 20 km du bassin de Decazeville (mines de charbon), et considéré comme un « repère de gauchistes extrémistes » par les bourgeois ruthénois. Or c’est dans cette petite ville que le FN s’est invité le 4 mars dernier pour l’un des meetings de sa candidate, transformant pour l’occasion Rignac en forteresse, et interdisant au passage à ses habitants l’accès à une partie de leur cité. Un Rignacois nous a fait parvenir un témoignage de ce qui s’est passé ce jour-là…

Une peintre habitant Firmi, une petite ville à 25 km de Rignac, téléphone courant février 2017 à la mairie de Rignac pour réserver une salle communale, sous un faux prétexte. Sitôt l’acceptation orale de la location de l’espace André Jarlan (Foirail haut) pour elle et ses amis le 4 mars 2017, la voilà qui débarque en mairie l’après-midi même, entourée, selon des témoins, de deux « gros bras », qui ont donné à sa place le chèque de paiement, qui fut aussitôt encaissé.

Un village beau comme une image d’Épinal, comme les aime Marine Le Pen… Mais où de nombreux habitantEs lui sont hostiles.

Le maire de Rignac, M. Calvet, fut finalement mis devant le fait accompli : la réelle bénéficiaire de cette salle était en réalité Marine Le Pen, et dans sa ville allait se tenir un meeting du Front national, qu’il le veuille ou non, le chèque ayant été encaissé. Il lui est alors précisé qu’un éventuel recours au tribunal administratif n’aurait pour conséquence que de faire intervenir un huissier qui le forcerait à ouvrir la salle le samedi en attendant le jugement ultérieur, avec à la clé une amende de  8000 euros en cas de tentative de résiliation du contrat de location : le Front national étant habitué aux refus de dernière minute, ses militants sont désormais organisés pour faire pression sur les municipalités réticentes. Ils ont même donné au maire le contact du maire de Clairvaux (Jura) qui a été confronté au même problème… Le maire, qui prétend ne rien pouvoir faire et estime que le mieux était de se taire pour « ne pas faire de publicité au FN », finit interdire de circulation pour tous sur le Foirail haut ce jour-là : tout le monde ne pourrait s’y rendre qu’à pied !

Autre image d’Épinal : les « casseurs » (ici à Nantes) pris comme prétexte à toutes les surenchères sécuritaires…

Des habitants, en en discutant avec leur maire, craignent de leur côté la venue de contre-manifestants violents, rumeurs entretenues par la police, les médias locaux et des commerçants bavards sur le marché le 28 février : « ils arrivent à 13 h », « il y  a un bus qui vient de Nantes », « pourquoi on ne les empêche pas de venir tout casser ? »…

Branle-bas de combat

Le maire demanda alors à la préfecture d’annuler le meeting pour cause de menace à l’ordre public : il lui fut répondu que la menace de troubles venant des opposants et pas de la candidate, ce meeting aurait donc lieu, mais un certain nombre de choses devaient être faites pour éviter d’éventuels débordements dont la mairie serait responsable. Ainsi, en prévention, les containers à verre furent enlevés, les cendriers évaporés, les rares pavés abimés de la place furent changés, tous les pompiers furent réquisitionnés au cas où…

Mais ce n’est pas tout : le jour dit, le tournoi de foot qui devait rassembler plus de 300 joueuses et joueurs fut annulé, l’école de musique fut fermée, le boulanger et la coiffeuse ne purent pas rentrer manger chez eux le midi, les jardiniers du coin reçurent une visite de la police pour qu’ils rangent leurs outils et pour cacher d’éventuels projectiles ! Les gendarmes de Rodez et de Villefranche furent conviés à se joindre à plusieurs compagnies de CRS, les municipaux firent des heures sup’ la veille jusqu’à 20 h pour installer des barrières, les gendarmes de Rignac furent en faction sur la place toute la nuit et le lendemain encore jusqu’a minuit… La route départementale et même quelques ruelles furent bloquées, sauf pour celles et ceux qui montraient patte bleu-blanc-rouge… Mes enfants ont vu de la neige pour la première fois cette année : espérons qu’ils en reverront souvent l’année prochaine. Ils ont aussi vu des mitraillettes pour la première fois : espérons qu’ils n’en reverront plus jamais…

Des centaines de manifestants anti-FN

Il est vrai que les réseaux militants avaient relayé l’annonce d’une contre-manifestation ce jour-là. Un collectif d’achat groupé s’était mobilisé pour ouvrir deux lieux conviviaux et réconfortants dans des boutiques vides, place du Foirail bas, avec un bar musical sans alcool à prix libre, des tables rondes et des discussions ouvertes sur plusieurs sujets (dont la non-violence) dans un cadre serein, un coin détente au chaud et une soupe collective végétarienne gratuite…  Des toilettes sèches itinérantes furent mises à disposition des militantEs venuEs braver le froid et la pluie glacée.

L’idée était de profiter de cette rencontre au Foirail bas pour fédérer et développer les initiatives locales alternatives. Seul incident relevé par l’équipe sérénité (improvisée lors de l’AG du matin où de nombreuses bonnes volontés extérieures au collectif se retrouvèrent) : une femme du village en pleurs après avoir tenté de discuter au travers des grilles de sécurité « anti-émeute  » avec les CRS, arme au poing et casque sur la tête…  De l’avis même du lieutenant des pompiers, aucun incident n’a eu lieu ce jour-là. Pourtant, une interpellation de quatre mystérieux individus « hors département » qui auraient transporté des boulons et des feux d’artifice a été relayé dans la presse locale pour justifier la débauche de moyens sécuritaires pour permettre aux fans de Marine Le Pen de voir leur idole.

Photo : Médiapart

J’avais d’ailleurs demandé au maire de payer un huissier pour vérifier que rien d’illicite (négationisme, racisme) ne soit dit sur sa commune ce jour-là , mais il m’a répondu que ce qui se passait dans la salle ne l’intéressait pas…

En revanche, le Front national a annulé un meeting à Roquefort, ce dont personne n’a parlé ou presque : il semble que la tactique du FN (cinq tentatives  et  trois rumeurs  pour un seul rendez-vous effectif) permet toujours de raconter aux sympathisants qui se seraient déplacés que c’est la faute des méchants gauchistes… Mais il faut reconnaitre que la stratégie du FN qui consiste à aller là où les autres politiques ont démissionné, dans  les anciens bassins ouvriers mineurs et dans « nos » campagnes profondes, pourrait s’avérer payante. Ccomme me l’a dit l’adjoint au maire croisé ce jour-là : « elle au moins, elle vient ici et s’intéresse à nous. »

La stratégie du FN, pourtant, interroge : pourquoi n’annoncer par voie d’affiches que 72h à l’avance la réunion publique ? Le but n’est visiblement pas tant de faire venir de nouvelles personnes du coin, que de conforter les convaincus, qui avaient été prévenus avant par leurs réseaux.

Le maire  avait promis qu’il viendrait au Foirail bas (il a fait en effet un passage éclair de 5 minutes), mais il a surtout interdit que tout mobilier ou affiche soit mis a l’extérieur des deux seuls lieux qu’il avait autorisés pour la contre-manifestation, alors qu’il déroulait le tapis rouge au Foirail haut… Un ami venu à Rignac ce jour-là faire ses emplettes en ville s’est vu refoulé par des gendarmes à l’entrée de Rignac, car  quand on lui a demandé « venez-vous au meeting ? » il a répondu non. Celles et ceux qui répondaient oui, en revanche, pouvaient tranquillement contourner le dispositif policier pour aller se garer sur un parking gardé… Bonjour l’ambiance !

Avec la venue de Marine Le Pen, le village a donc été coupé en deux, mais nous, en bas, on s’est bien marré : on a pu rencontrer plein de personnes motivées, on a écouté de la bonne musique, on a tenu sans soucis un bar à prix libre, on a bu une bonne soupe, on a eu droit à un feu d’artifice, et un collectif prend forme : les frontistes peuvent-ils en dire autant ?

Un habitant de Rignac

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