Qui est Thierry Bouzard, le monsieur anti-IVG de Civitas ?

3 mars 2017 3 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Thierry Bouzard

Civitas a lancé une campagne contre le droit à l’IVG, dans la perspective des élections présidentielles à venir, les femmes voulant disposer de leur corps devenant ses cibles priviliégiées pour les mois à venir. L’un de ses délégués régionaux, Thierry Bouzard, est en charge de recruter pour cette nouvelle campagne.  Or ce Bouzard a fait du chemin au sein de l’extrême droite radicale, du néopaganisme à tendance néonazie jusqu’à l’intégrisme catholique : un parcours qui illustre à merveille qu’il n’existe plus guère, au sein d’une mouvance nationaliste devenue pragmatique, de lignes de fractures idéologiques ou même spirituelles qui ne peuvent être dépassées au profit d’intérêts mutuels bien compris.

A priori, rien n’attire l’attention si on parcourt un peu rapidement le CV militant de Thierry Bouzard : délégué parisien de Civitas, collaborateur au quotidien national-catholique Présent, ancien animateur d’une émission musicale sur Radio Courtoisie, c’est aussi un militant anti-IVG de longue date, puisqu’il a été délégué général de la Ligue pour la Vie (cf. ci-dessous) créée en juin 1995 au sein du Front national pour coordonner les militants FN anti-avortement, et également le rédacteur en chef de sa revue, D’abord la Vie. Notons au passage que deux membres de la famille de François de Penfentenyo, le premier président de Civitas à sa création, avaient également des responsabilité au sein de la Ligue pour la Vie, qui était aussi proche de l’association de Xavier Dor, SOS Tout-Petits.

Sa place dans le carré de tête du cortège de Civitas lors de la Marche pour la Vie du 22 janvier 2017, aux côtés d’Alain Escada, Alexandre Gabriac et Marion Sigaud, semble donc assez logique.

Du néonazisme au néopaganisme

Pourtant, si l’on retrace le parcours du monsieur, on peut dire qu’il a fait du chemin. Né en 1957, Bouzard se rapproche dans les années 1970 des néonazis de la Fédération d’Action nationale Européenne (FANE), à laquelle il se défend aujourd’hui d’avoir appartenue. Tout de noir vêtu, il sympathise entre autres avec Yann Tran Long avec qui il colle quelques affiches du mouvement[1]. Mais Bouzard est surtout un militant de papier : ainsi, dès 1991, il participe à la revue néopaïenne du cercle du même nom, Sol invictus, créée en 1987, dont l’objet est « l’approfondissement de la Tradition qui avait, avant l’avènement du monde moderne, régi et organisé la vie des peuples d’Europe et d’Asie. ».

Son directeur, Christophe Levalois[2], historien païen et nationaliste, est alors un des responsables du GRECE sur Bordeaux ; on retrouve d’ailleurs parmi les rédacteurs de la revue différentes personnalités de la Nouvelle Droite, comme Jean Haudry[3] ou Christian Bouchet. D’après Ras l’Front[4], son adresse personnelle sert également à ette période de boîtes aux lettres à deux autres structures de « défense de la culture indo-européenne », Spartia et Homo Europaeus.

À gauche le dossier réalisé par Bouzard pour les Cahiers d’histoire du nationalisme, qui reprend l’essentiel de son ouvrage publié en 1998.

Pour celles et ceux qui en douteraient, Bouzard ne renie évidemment rien de cette période : ainsi, en octobre 2015, c’est sous sa direction que les Cahiers d’Histoire du nationalisme, édités par Synthèse nationale, publie un dossier de 160 pages intitulé « La croix celtique guide nos pas », autour de ce qui reste l’emblème, selon Bouzard, « sous lequel, à travers notre continent, se retrouvent ceux qui refusent la disparition programmée de notre identité »[5].

DU FN au MNR, sous le regard de Dieu

Bouzard, proche de Jean-Marie Le Pen avec qui il a travaillé à la Serp (cf. infra) rejoint le FN probablement au début des années 1990,  et très vite son expérience lui permet de se trouver une petite place dans l’appareil. Il est ainsi à partir de janvier 1995 secrétaire de rédaction de Le Pen La France, la lettre d’informations interne du Front national, envoyée aux adhérents, qui devient ensuite Français d’abord !, et il le restera jusqu’à la scission.

En 1997, on trouve également sa signature dans Offensive pour une Nouvelle Université, la revue du Renouveau étudiant, un « syndicat » étudiant du Front national qui défend alors des positions plutôt racialistes. Ces fonctions éditoriales ne l’empêchent pas de gagner un petit strapontin électoral : il est élu conseiller municipal FN à Saint-Maur dans le Val de Marne (où il réside toujours aujourd’hui), et il fut même tête de liste FN lors des législatives de 1997 dans cette circonscription.

Photo de l’université d’été de la JAC en 1999. Sont-y pas mignons ? Guillaume Peltier en rouge accroupi au 1er plan, et Georges Paul Wagner (en chemise blanche) et certainement Jean-Luc Schaffhauser (député FN européen) à sa droite.  Nicolas Bay est sûrement au fond en haut, avec les lunettes de soleil et le polo vert.

À la même période, Bouzard entame sa mue en se découvrant une sensibilité plus chrétienne que païenne. Au sein du Front national, outre la Ligue pour la Vie évoquée plus haut, il fonde en 1998  avec Guillaume Pelletier[6] le mouvement Jeunesse Action Chrétienté, dont le but était de « défendre les valeurs catholiques et nationales parmi les jeunes » et qui va regrouper essentiellement des militants nationalistes issus du MNR de Bruno Mégret, du GUD et du rock identitaire. On retrouve sans surprise Bouzard comme rédacteur en chef de la revue du mouvement, La Force catholique.

Il faut dire qu’au moment de la scission, Bouzard s’es engagé aux côtés du « félon » Bruno Mégret, et il est nommé en 1999 secrétaire national aux adhésions logistiques du MNR, dont il s’occupe également de l’édition de la revue, Le Chêne. Candidat MNR aux législatives 2002 dans la 1° circonscription du Val-de-Marne, il rassemble sur son nom… 191 voix, soit 0,56 % des suffrages. À cette période, on le rencontre souvent aux manifs du MNR, son tambour sous le bras, en compagnie de toute la fine fleur de l’extrême droite radicale.

Bouzard (à gauche) nous joue « Cadet Roussel » sur son petit tambour à la manif du MNR du 30 juin 2001. Avec lui, Maxime Brunerie (en bas à gauche) et Christian Bouchet (à droite). Vidéo : la Horde

Sur la photo ci-dessus, on retrouve Bouzard en compagnie, entre autres, de Maxime Brunerie, qui quelques mois plus tard tentera d’assassiner à la 22 long rifle le tout nouveau président Jacques Chirac, ou encore Christian Bouchet, pas encore cadre au FN comme aujourd’hui, mais chef du groupuscule nationaliste-révolutionnaire Unité radicale, qui après dissolution donnera naissance aux Identitaires en août 2002. Notons l’éclectisme spirituel des militants présents, de Bouzard le catho tradi à Bouchet, l’adepte de l’occultisme version Aleister Crowley, appelé « Grande Bête 666 » par ses adeptes…

Suite à l’échec du mouvement mégrétiste, il se rapproche alors des milieux traditionnalistes catholique, et il est nommé en 2004 secrétaire de rédaction de Monde & Vie, publication politico-religieuse d’inspiration lefebvriste, poste qu’il conserve jusqu’en 2010. Enfin, ultime étape de sa « conversion », en juillet 2014, il rejoint l’équipe du quotidien national-catholique Présent, au sein duquel il tient une rubrique musicale.

Tagada tsoin tsoin

Car en dehors de la politique, Bouzard a une autre passion : la musique. Officier de réserve, Bouzard est un des rares spécialistes français de musique militaire[7], et il met d’abord son érudition au service de Jean-Marie Le Pen en travaillant pour la Serp, sa maison d’édition musicale, célèbre pour ses disques de chants nazis (plus tard, en 2013, Bouzard montera sa propre maison d’édition musicale qui porte son nom).

Différents extraits du catalogue de la Serp. On notera la présence marquée de la musique militaire, surtout quand elle est d’inspiration national-socialiste.

Aujourd’hui, il anime Canticum militare, un blog qu’il a créé en 2015 (d’abord sous le pseudonyme Silvestrik) et qui traite de musique militaire et de céleustique (qui est, comme chacun sait, l’art de transmettre des ordres au moyen d’instruments de musique).

Cette mélomanie martiale s’accompagne d’un goût prononcé pour tout ce que l’extrême droite compte de musiciens, plus ou moins talentueux : dans son ouvrage de plus de 300 pages publié en 2014, Des chansons contre la pensée unique, il y recense et encense des chanteurs et groupes des plus divers, de Jean-Pax Méfret au rock identitaire, en passant par le black metal et l’indus, dont la ligne « politiquement incorrect » (c’est-à-dire raciste, antisémite et/ou sexiste) est selon lui le fer de lance culturel du combat identitaire…

On retrouve Bouzard dans de plusieurs médias ou initiatives publiques de l’extrême droite radicale : invité sur la web radio Méridien Zéro, à Synthèse nationale, ou au congrès du Renouveau français en avril 2016.

Bouzard est régulièrement invité par le petit milieu nationaliste  pour animer des discussions sur la « bataille culturelle », comme en octobre 2014 à la 7ème « journée de la réinformation » de Polémia (le think tank de Jean-Yves Le Gallou) ou plus récemment au congrès du Renouveau français en avril 2016 sur la péniche « les Calanques » sur les bords de Seine, pour une table ronde avec le rappeur d’extrême droite Kroc Blanc et le chanteur Tanguy du groupe de rock identitaire FTP.

Les Brigandes et le « rat jésuite »…

Son éclectisme musical lui fait également faire l’éloge des Brigandes, pourtant déprogrammées par Civitas le 8 mai dernier en raison de leur comportement sectaire et pas trop « catho-compatible », alors qu’elles devaient jouer en ouverture de la manifestation en l’honneur de Jeanne d’Arc. Selon lui, les critiques faites aux Brigandes n’ont rien à voir avec leur délire elfique ou la piètre qualité de leur prestation, mais font partie d’un complot de « la gauche » (il cite entre autre Le Point comme l’un des outils de ce complot !) dont « l’objectif est de démanteler un outil qui fonctionne dans la dissidence » afin de conserver son monopole sur la musique de masse. Car Bouzard en est convaincu : « la musique est un levier puissant pour influencer les masses, gagner les esprits et garantir la paix sociale ». Certes, mais un mélomane comme lui peut-il croire sérieusement que les Brigandes puisse être ce levier pour l’extrême droite ? On se permet d’en douter…

Rififi à Radio Coucou

Mais apprécier les Brigandes et être à Civitas n’est pas forcément incompatible, puisque Alain Escada lui-même est bien venu les écouter en live lors des dernières journées de Synthèse nationale. En revanche, faire la promotion de la chanson « Shoahnanas » de Dieudonné sur Radio Courtoisie en novembre 2013 n’a pas été du goût de tout le monde[8], en particulier d’Henry de Lesquen, pourtant peu susceptible d’être à la solde de « ZOG » : le directeur de Radio Courtoisie, qui s’étonnait pourtant dans un tweet en avril dernier de «la longévité des rescapés de la Shoah morts à plus de 90 ans», s’est ému des « provocations inacceptables » de Bouzard ; surtout, il estimait ce choix musical « judiciairement dangereux« . Il a ainsi tout simplement supprimé de la grille des programmes « Chants traditionnels de France et d’Europe », l’émission que Bouzard animait depuis 2008.

Mais les relations entre les deux hommes ont toujours été compliquées. Bouzard est proche de la radio dès la fin des années 1990, et il intervient régulièrement à l’antenne. Mais, en 2007, Bouzard signe dans Monde & Vie des articles peu amènes sur Lesquen :  s’il juge le président de Radio Courtoisie « intellectuellement brillant », il trouve aussi qu’il « manque de charisme et de confiance en lui quand il s’agit d’affronter ses adversaires »[9] et il lui reproche une gestion calamiteuse de la station, en particulier sur le plan financier, qu’il juge « opaque ».

Bouzard se retrouve alors persona non grata sur Radio Courtoisie ; mais quelques mois plus tard, il met de l’eau dans son vin (de messe) et retrouve les bonnes grâces de l’imprévisible patron de RC, certainement au prix d’une allégeance en bonne et due forme.

De la Russie éternelle à la cité de Dieu

EN 2015 à un déjeuner de Novopole. À droite de Bouzard, André Chanclu (crâne rasé). Alain Benajam (Réseau Voltaire France) en pull bordeaux derrière.

Après ces tribulations radiophoniques, Bouzard continue son petit bonhomme de chemin. On le retrouve ainsi en 2010 dans l’association pro-Poutine France-Russie d’André Chanclu, avec lequel il est toujours en contact, puisque Bouzard est présent lors de la petite sauterie organisée pour le nouvel an russe de cette année organisée par Novopole, la nouvelle création de Chanclu, un mouvement confidentiel créé en 2013 qui s’inspire de la pensée du russe Alexandre Douguine, qui propose une « quatrième voie », en opposition au capitalisme, au communisme et au fascisme : tout un programme !

Mais depuis un peu moins d’un an, Thierry Bouzard a trouvé sa voie au sein de Civitas, qui semble être devenue « the place to be » pour les nationalistes radicaux en mal de reconversion : après Alexandre Gabriac, après Marie d’Herbais, voici donc notre tambourinaire aux côtés d’Alain Escada, et revenu à ses premiers amours, à savoir la lutte anti-IVG (il a ainsi participé le 17 janvier, aux côtés de Xavier Dor, alias Walking Dead, à une conférence sur l’avortement organisé par Civitas). Comme on le voit à la lumière du parcours éclectique de Bouzard, il faut reconnaitre que l’association politico-religieuse d’Escada fait preuve d’une certaine ouverture d’esprit, ce qui est assez rare dans le milieu catho tradi, et ressemble de plus en plus à une auberge espagnole de l’extrême droite radicale. Cela lui profitera-t-il ? À voir…

La Horde

  1. Les deux hommes sont d’ailleurs toujours en contact aujourd’hui : en 2008, pour lancer une revue spécialisée, Loisirs attractions magazine, Tran Long fait appelle à Bouzard avec qui il monte une société d’édition, Hippogriffe, qui disparaitra trois ans plus tard. Bouzard commente ainsi cet échec : « Tran Long, c’est comme Attila : après son passage, l’herbe ne repousse plus. Il investit des fonds qui ne sont pas à lui et après il s’arrange pour ne pas les rembourser… C’est un escroc, mais il est compétent dans son domaine de l’escroquerie. » source : Marianne []
  2. Converti depuis à la religion chrétienne orthodoxe et même devenu prêtre, il a été trésorier du collectif « Non à Halloween » lancé en juin 2001, et disparu depuis. Il semble avoir aujourd’hui cessé toute activité politique. []
  3. Ce linguiste, membre du GRECE et du Club de l’Horloge, a participé à la revue « scientifique » du FN, Identités, et formé des cadres du parti de Jean-Marie Le Pen jusqu’à la scission de 1998. []
  4. Extrait de Ras l’front 69 Rhône n°7 Décembre 1997 – Janvier19 98 []
  5. Ce dossier est d’ailleurs une reprise de son ouvrage paru initialement en 1998 aux éditions Pardès, dans la collection « Bibliothèque des symboles », et mis à jour en 2006 []
  6. Passé par le FN, le MNR et le MPF de Philippe de Villiers, il est aujourd’hui chez les Républicains et soutien de François Fillon. []
  7. Bouzard n’est cependant pas un universitaire, même s’il a écrit une thèse de doctorat sur « Les usages musicaux dans l’armée française de 1815 à 1918 ». Cependant, il a déjà écrit dans la Revue historique des Armées, une publication institutionnelle du ministère de la défense, et il participe de temps en temps à des séminaires sur le sujet. []
  8. Dans le cadre de son émission consacré aux chansons française « transgressions », Bouzard avait passé « Shoananas » de Dieudonné ou encore « Casser du Noir », de Patrick Sébastien. []
  9. Extrait de Monde & Vie N°774, février 2007. Bouzard reproche ici à Henry de Lesquen de venir aux réunions de RC entouré de gros bras pour le protéger, et d’avoir posté des vigiles lors de la Fête de la radio en novembre 2006 pour empêcher les directeurs d’émission de prendre la parole. []

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