Civitas (1) : les origines

14 février 2017 3 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Dans moins d’un mois, le parti national-catholique Civitas organise sa première « Fête du Pays réel » prévue à Rungis ; il y a quelques semaines, Civitas avait présenté son nouvel outil de lobbying, la Coalition pour la Vie et la Famille… Deux projets qui montrent le dynamisme actuel de ce mouvement : à l’heure où toutes les craintes se focalisent sur l’intégrisme musulman, meurtrier mais clandestin et sans organisation politique capable de le représenter dans l’espace public, l’intégrisme catholique, lui, poursuit son développement, à travers un lobbying actif et assumé et des actions de rue qui s’étalent au grand jour dans l’indifférence générale. Afin de mieux comprendre le développement de ce mouvement, et de mieux s’organiser pour lui barrer la route, nous vous proposons de revenir sur l’histoire de Civitas, en partant de celle de son lointain ancêtre, la Cité catholique. Car Civitas ne sort pas de nulle part, et pour en comprendre la démarche, il est nécessaire de revenir aux origines du projet de celles et ceux qui veulent imposer « le règne du Christ-Roi ».

Le pionnier : la Cité catholique

En chemise blanche: Jean Ousset à gauche, Jean Masson à droite, à Dakar en 1957.

À l’initiative de Denis Demarque, Jean Masson et surtout Jean Ousset, est créé en 1946 le Centre d’Études critiques et de Synthèse : l’idée de ses promoteurs est de proposer une structure de formation pour les militants nationaux-catholiques, un peu à l’image de ce que pouvait être l’Action française, mais débarrassée de l’influence qu’avait pu avoir le positivisme sur Maurras et ses disciples. En 1949, le centre change de nom et devient la Cité catholique.

numéro de janvier 1960.

Dans une optique contre-révolutionnaire, la Cité catholique publie une revue, Verbe, principalement sous la plume de Jean Ousset, membre de l’Action française dans sa jeunesse et de Jeune Légion sous Vichy[1]. Elle se propose de former une petite élite militante selon les techniques de propagande et d’action empruntées au marxisme mais nourrie des écrits d’Ousset, qui se fait connaitre en 1959 par la publication de Pour qu’il Règne, un ouvrage qui va devenir un « classique » de la pensée contre-révolutionnaire et du national-catholicisme.

Des catholiques qui défendent la torture en Algérie

Pendant la guerre d’indépendance en Algérie, on retrouve de nombreux officiers et quelques généraux (dont certains membres fondateurs de l’OAS) au sein des cellules de la Cité catholique. Ousset considère en effet que le FLN doit être combattu comme l’alliance démoniaque de l’islam et du communisme, et sa pensée  influence grandement les milieux catholiques anti-indépendantistes et est même utilisée par les responsables militaires de l’action psychologique pour contrer les arguments du FLN ; enfin, des articles de Verbe justifient même la torture employée par l’armée française, au nom de la lutte contre « le terrorisme ». Ces prises de position sont violemment critiquées, y compris au sein de l’Église catholique.

C’est dans ce contexte qu’avec Pour qu’il Règne, Ousset explique sur 900 pages ce qu’est la Cité catholique, d’un point de vue doctrinal et pratique. L’idée principale est que le Christ, roi de l’univers, doit aussi régner sur les nations ; que le royaume du Christ est « royaume de Vérité » et que que par conséquent, les catholiques ne doivent pas seulement vivre selon leurs préceptes religieux, mais les imposer à toutes et tous. L’ennemi, c’est d’abord le naturalisme, incarné par la Révolution dont Ousset dit : « «Si, arrachant son masque, vous lui demandez : qui es-tu? elle vous dira :  (…) Je suis la haine de tout ordre que l’homme n’a pas établi et dans lequel il n’est pas roi et Dieu tout ensemble. (…) Je suis la fondation de l’état religieux et social sur la volonté de l’homme au lieu de la volonté de Dieu. » Et par conséquent, « la contre-Révolution est nécessaire au salut de la société. »

Les contre-révolutionnaires passent à l’action

Mais l’ouvrage d’Ousset propose surtout une théorie de l’action contre-révolutionnaire, et c’est sûrement en cela qu’il est aujourd’hui encore un livre-culte pour les nationaux-catholiques. Proposant une voie entre évangélisation et action politique, Ousset conçoit le projet de la Cité catholique comme « une œuvre qui ne retient ses membres que le moins possible, les préparant, au contraire, et les poussant à aller partout où il est possible d’aller se battre pour le Christ-Roi », en particulier dans la « France profonde », à travers des « cellules » autonomes d’au maximum douze membres, principalement pour organiser des discussions ou des lectures. La Cité catholique ne se pense donc pas comme mouvement, mais comme une avant-garde, un think tank avant l’heure, qui agit dans la discrétion. À noter qu’en dehors de l’opposition aux luttes anti-coloniales, c’est aussi contre le communisme, dans le contexte de la Guerre froide, que la Cité catholique développe ses argumentaires.

Jean Madiran (à gauche) et Jean Ousset (à droite).

Dans les années 1960, on compte environ 400 cellules. Mais en 1963, Ousset décide de dissoudre la Cité catholique, la trouvant trop centralisée, pour fonder « l’Office international des œuvres de formation civique et d’action doctrinale selon le droit naturel et chrétien » (ouf !), plus connu sous le nom de « rue des Renaudes » (son adresse), une sorte « d’association d’associations » qui assure des formations ciblées à travers différentes structures. Dans les années 1970, l’Office connait une nouvelle évolution : Pour qu’il règne est réédité mais expurgé de certains textes, l’enseignement dogmatique laisse la place à une méthode plus inductive pour découvrir les vérités chrétiennes fondamentales… Plusieurs personnalités ne s’y retrouvent plus, et vont ainsi s’en éloigner (comme Jean Madiran, qui partira fonder le quotidien national-catholique Présent en 1982) et les associations qu’il regroupe vont parfois renforcer leur autonomie.

Ichtus : le vendredi, c’est poisson

En 1981, L’Office change de nom (mais toujours à rallonge !) et devient l’Institut Culturel et Technique d’Utilité Sociale (ICTUS), également appelé Ichtus[2]. ICTUS est co-fondé et initialement présidé par l’avocat Jacques Trémolet de Villers ((Cet ancien collaborateur de Tixier-Vignancour s’est rendu célèbre au début des années 1990 en défendant Paul Touvier, dirigeant de la Milice française durant l’Occupation, accusé de crime contre l’humanité. Ce dernier, pour échapper aux jugements après la Libération, avait trouvé refuge dans des monastères catholiques… La boucle est bouclée !)), qui avait au lendemain de la guerre d’Algérie, en 1963, fondé une petite cellule de la Cité catholique, et rencontré Ousset à cette occasion.

ICTUS, comme l’Office, dissimule le dogme chrétien derrière des discussions autour de notions abstraites comme la Vérité, le Beau, la Liberté, afin d’élargir son audience dans des « clubs-vidéos » (signe des temps !) qui remplacent les cellules des années passées. La politique se retrouve donc reléguée au second plan, au profit d’une approche plus culturelle, qui ne permet cependant pas à Ichtus de se développer, et ses activités restent confidentielles. Par ailleurs, en 1986, Jean Ousset, dans le numéro d’été de la revue d’Ichtus, Permanences, fait le constat amer qu’au final la Cité catholique aura surtout rassemblé « une foule de sacristains et de faux curés ».

La Fraternité Saint-Pie X : retour au dogme

Marcel Lefebvre

L’expérience semble alors avoir fait long feu, d’autant plus que parallèlement, la Fraternité Saint-Pie X (FSPX), fondée en Suisse en 1970 par l’évêque Marcel Lefebvre qui la dirige jusqu’en 1982, poursuit elle son développement, non seulement en France mais à l’étranger. La Fraternité a en effet le même objectif fondamental que la Cité catholique, mais avec une stratégie radicalement différente : il s’agit bien de former des gens, mais en s’adressant uniquement aux séminaristes qui seront ordonnés prêtres. Il s’agit bien de rassembler des cellules de quelques dizaines de personnes, mais autour d’un lieu de culte, et de s’implanter localement en achetant des locaux, en publiant un bulletin local, en ouvrant une école hors-contrat. De plus, l’activité de formation de la Fraternité est dans un premier temps reconnue par l’Église catholique, jusqu’à ce que les critiques virulentes de Lefebvre sur le  concile Vatican II entraînent la dissolution officielle de la Fraternité en 1976[3].

27 février 1977 : les intégristes investissent l’église Saint-Nicolas du Chardonnet.

Ayant repris sa liberté, la Fraternité peut afficher sans gêne ses préférences politiques, en soutenant toute une brochette de dictateurs fascistes (l’Argentin Videla, l’Espagnol Franco, le Portugais Salazar) et en France, c’est logiquement Jean-Marie Le Pen qui a sa préférence. Surtout, le 27 février 1977, les fidèles de la FSPX (parmi lesquels l’actuel trésorier du Front national, Wallerand de Saint-Just) occupent par la force l’église parisienne de Saint-Nicolas du Chardonnet. L’Église va devenir leur bastion, et au sein de laquelle la Fraternité va développer toutes sortes d’activités (aide juridique, service d’entraide, troupe scoute, cercle étudiant…). Trois ans plus tard, c’est une université privée, l’Institut Universitaire Saint-Pie X qui ouvre ses portes, avec des prêtres de FSPX en guise d’enseignants.

Naissance de Civitas

En 1997, ICTUS devient le Centre de Formation à l’Action civique et culturelle selon le Droit naturel et chrétien (quand y en a plus y en a encore !), avant finalement de reprendre son nom actuel d’Ichtus, qui se définit encore aujourd’hui comme une structure qui « propose une formation méthodologique, culturelle et intellectuelle et encourage et facilite la mise en place de réseaux sociaux naturels » et « a pour vocation de favoriser l’action des laïcs, afin de les aider à exercer leurs responsabilités en fonction de la place qu’ils occupent dans la société. » Ainsi, Ichtus s’inscrit dans la droite ligne de ce que l’Église catholique encourage depuis l’encyclique Christifideles laïci de Jean-Paul II en 1988. Mais parmi les héritiers de la Cité catholique, d’autres se sentent plus proches de la démarche traditionaliste de la Fraternité Saint-Pie X, et fondent en 1999 l’institut Civitas, présidé par l’amiral François de Penfentenyo et qui lui aussi regroupe des laïcs, mais est placé sous le contrôle d’un aumônier issu de la FSPX. Xavier Beauvais, l’abbé de Saint-Nicolas du Chardonnet, est lui chargé de la doctrine de Civitas, et on le retrouvera les années suivantes dans les manifestations organisées par l’Institut. Ainsi, bien que Civitas se défende de tout lien organique avec la Fraternité, leur proximité n’est alors un secret pour personne.

En juillet 2011, de gauche à droite : François de Penfentenyo, Alain Escada, l’abbé R. de Cacqueray, Michel de Cacqueray.

Il faut attendre la fin des années 2000 et l’arrivée du Belge Alain Escada à sa tête pour que Civitas fasse vraiment parler de lui. Escada a un solide parcours à l’extrême droite : porte-parole dans les années 1990 du Front Nouveau de Belgique, un parti dissident du FN belge, il a également collaboré en 1995 à la revue Polémique Info aux côtés du néonazi Hervé Van Laethem. Il affirme par ailleurs que le 1er mai 2007 à Paris, lors de la fête de Sainte-Jeanne d’Arc à Paris, il aurait été le seul représentant d’une délégation étrangère. Plus intéressant, à peu près à la même période, alors qu’il a une vingtaine d’années, il devient président de Belgique et Chrétienté, proche de la Fraternité Saint-Pie X, qui devient grâce à lui un lobby accrédité auprès du Parlement européen et au sein duquel il peaufine les techniques qu’il appliquera ensuite au sein de Civitas, dont il devient le secrétaire général en 2009. Comme il le dira lorsqu’il deviendra président du mouvement trois ans plus tard, le but de Civitas est avant tout de « peser sur les décisions notamment des acteurs politiques, économiques et culturels [en s’inscrivant dans un] catholicisme fidèle à la doctrine traditionnelle de l’Église. Sans honte et sans mollesse. »

L’objectif de Civitas se concentre ainsi sous son influence d’une part sur un travail de « lobbying » traditionaliste en direction des élus, et d’autre part sur des mobilisations de rue contre la « modernité », le blasphème et la « christianophobie ». Civitas, qui regroupe quelques centaines d’adhérents et se dote d’uns structure de jeunesse en mars 2007, France Jeunesse Civitas, se faire connaitre petit à petit  : envoi régulier d’une « lettre aux élus » à partir de 2009, tentative d’interdiction du Hellfest en 2010 au sein du collectif « Catholiques en campagne », participation à la manifestation de mai en l’honneur de Jeanne d’Arc, « liste noire » d’élus considérés comme « christianophobes » et islamophiles, manifestations en 2011 à Paris contre deux pièces de théâtre, Sur le concept du visage du fils de Dieu  et Golgota Picnic, jugées blasphématoires…

La Horde

Demain, la suite avec Civitas (2) : la transformation.

 

  1. La Légion française des combattants et des volontaires de la Révolution nationale, qui rassemblait les plus farouches partisans du régime de Vichy, s’est dotée d’un mouvement de jeunesse en 1943, Jeune Légion. Ousset avait également commis plusieurs ouvrages sous l’Occupation, comme son Histoire et Génie de la France publiée en 1943. []
  2. Ichtus est le nom du symbole chrétien en forme de poisson (ἰχθύς en grec) qui serait lui-même un acrostiche de « Jésus Christ Fils de Dieu notre Sauveur ». []
  3. Malgré plusieurs tentatives de négociations, la rupture avec l’Église catholique romaine est totale et Marcel Lefebvre est excommunié, avant de décéder en 1991. []

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