Secher, Zemmour et la comtesse – Balade à particule en Bretagne raciste

18 décembre 2016 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Robert Ménard doit venir à Rennes ce 19 décembre pour une conférence organisée par Mémoire du Futur de l’Europe. Cette association qui « De Nantes à Rennes joue la carte de l’intellectualisme et des points de vues « non-conformes » sur l’Histoire » organisait début décembre une autre conférence avec Eric Zemmour. Le Collectif Antifa Rennais a fait un dossier très complet sur les organisateurs de l’événement ainsi qu’un « aperçu d’un joli panier de crabes niché au coeur de la « Bretagne Romantique », illustrant à merveille de quelle façon droite et extrême droite parviennent à trouver un parfait terrain d’entente entre petits fours, poésie et théories moyen-âgeuses » :

La lecture récente de Ouest-France nous a informé de la venue d’Eric Zemmour à Châteaugiron, invité par l’association Mémoire du Futur de l’Europe à présenter son dernier livre – un brûlot anti-Hollande. Fidèle à sa tradition de naïve neutralité, le quotidien relaie sans sourciller l’information, sans s’intéresser le moins du monde aux « qui fait quoi ? qui dit quoi ? d’où cela sort-il ? ». Parmi les dernières initiatives de l’extrême droite locale, on peut pourtant affirmer que celles organisées par Mémoire du Futur de l’Europe comptent parmi les plus fréquentées, et ce sur toute la région rennaise. Les salles sont combles à chaque fois que viennent les têtes de gondole du milieu. De Nantes à Rennes, l’association joue la carte de l’intellectualisme et des points de vues « non-conformes » sur l’Histoire. Ce milieu pantouflard recycle idéologies et manipulations qui pour la plupart n’auraient jamais eu droit de cité il y a 15 ans à peine, tant leur vernis craque facilement pour révéler l’extrême droite la plus réactionnaire. Mais les temps changent puisqu’on vit à l’heure de la diffusion à grande échelle des fantasmes de la droite dure, qui se répandent des commentaires de Youtube jusqu’aux grands médias publics nationaux, en surfant sur la vague de « l’anti-système ». Il nous paraît aujourd’hui important d’aller jeter un œil sur la nature précise de ce milieu intello de droite, et d’essayer de comprendre les leviers de cette normalisation.

En première partie, nous reviendrons sur les organisateurs de la conférence de Zemmour à Châteaugiron. En seconde partie nous donnerons un apercu d’un joli panier de crabes niché au coeur de la « Bretagne Romantique », illustrant à merveille de quelle façon droite et extrême droite parviennent à trouver un parfait terrain d’entente entre petits fours, poésie et théories moyen-âgeuses.

Nota bene : toutes les informations contenues dans ce dossier sont publiques et généralement encore accessibles sur la toile pour qui veut s’en donner la peine – nous donnons systématiquement les liens à cet effet.

1. Mémoire du Futur de l’Europe et Reynald Secher

À gauche, Reynald Secher, fondateur de Mémoire du Futur de l’Europe et scénariste entre autre de l’Histoire de la Bretagne en bande dessinée. À droite, publicité pour la conférence d’Éric Zemmour à Châteaugiron.

L’association Mémoire du Futur de l’Europe est fondée et tenue par Reynald Secher, 61 ans. Ce dernier s’est fait un nom dans les années 80, en se plaçant à la pointe des questions relatives à ce qu’il nomme le « génocide vendéen ». Peu de temps avant les fêtes de commémoration du bicentenaire de la Révolution, il était parvenu à déclencher de jolies polémiques, amorçant avec d’autres un mouvement anti-révolutionnaire qui allait trouver de nouveau biais de diffusion, mettant en avant les massacres et exactions des « Bleus ».

Le thème vendéen est bien connu, il a entre autre été porté sur le devant de la scène par Philippe de Villiers et son parc du Puy-du-Fou. Vieille marotte des catholiques intégristes et des royalistes, les thèses sur un génocide vendéen visent entre autres choses à dégommer la Révolution Française, en tapant plus spécifiquement sur le Diable Robespierre, les Montagnards, la Terreur… Le débat peut sembler un peu loin de l’agitation actuelle, mais il recoupe de multiples façons un très large panel des préoccupations essentialistes de l’extrême droite, qui pèle-mêle voit dans la Révolution un coup des Juifs, des Francs-Maçons, l’agression ultime contre le droit divin, la fin du catholicisme, l’origine de la mondialisation destructrice, etc. L’opposition à la Révolution et à son héritage traverse les différentes extrêmes droites qui voudraient bien en finir avec « la Gueuse ».1

Le site de Reynald Secher Éditions et ses promotions spéciales Vendée.

Secher tient également une maison d’édition.2 On y trouve des « packs Vendée », où pour 50 euros vous recevrez le dernier livre de de Villiers (où il révèle l’existence d’un complot, nouvel « Édit de Nantes » visant à une partition de la France à l’avantage des musulmans, qui remplacent ainsi les protestants de jadis)3 , une ou deux bandes dessinées traitant du « génocide vendéen » et un petit CD de Jean Pax Méfret. Chanteur plus à droite que Sardou et Renaud, passionné de l’Algérie Française, des militaires et de l’empire colonial, son tube se nomme tout de même « Dien Bien Phu ». La carrière de Méfret ne se limite pas à la chansonnette, puisqu’il a été journaliste au mensuel des rapatriés d’Algérie France-Horizon, membre de la rédaction de Minute pendant quatre ans, travaillé à l’Aurore et au Figaro. Il a également commis un certain nombre d’ouvrages axés eux aussi sur son obsession de défense et préservation de l’empire français.

Le « Livre du mois » que vous recommande Secher sur son site, s’appelle La Guerre Civile qui vient d’Ivan Rioufol.4 Le thème, c’est le Grand Remplacement, c’est-à-dire les réfugiés musulmans qui viennent pour diriger la France et le Monde.

Reynald Secher Éditions produit un tas de bandes dessinées à prétentions pédagogiques, expliquant l’Histoire de France aux enfants.5 On les trouve en vente sur internet bien entendu, mais également dans des reseaux beaucoup plus larges de diffusion. Jettez donc un œil à l’occasion sur les étals de bouquins dans les stations-services…

Mémoire du Futur de l’Europe relaie la propagande anti-IVG moderne de l’Opus Dei

La page Facebook de l’association Mémoire du Futur de l’Europe diffuse de la propagande anti-IVG modernisée, comme ce film qui nous explique en full HD le bonheur d’être handicapé et/ou d’élever un enfant handicapé.6 Si le respect de toutes et tous est un principe que le Collectif Antifasciste Rennais partage tout à fait, le message n’a bien évidemment pas le même sens selon qu’il provient d’organisations porteuses de principes politiques de gauche, ou bien comme c’est le cas de la Fondation Lejeune qui a réalisée cette vidéo, d’une façade de l’Opus Dei qui fait de la lutte contre l’IVG l’un de ses axes majeurs…

Secher est omniprésent dans la sphère de l’extrême droite. Il est encore collaborateur à La Nouvelle Revue d’Histoire, parfaitement bien distribuée chez les marchands de journaux. Cette revue est l’émanation directe d’anciens du Groupement de recherche et d’Études pour la Civilisation Européenne, cercle restreint de réflexion métapolitique très actif dans les années 70 et 80, qui verse pour le coup sans complexe vers le fascisme et le national-socialisme.9 Et c’est sans trop de surprise qu’on apprend que Mémoire du Futur de l’Europe a invité par le passé Bernard Lugan à faire une conférence sur l’Afrique. Lugan, lui même « historien africaniste », membre de l’équipe de La Nouvelle Revue d’Histoire, monarchiste, très à l’aise avec sa version du colonialisme qui aurait eu « un faible impact », « expert » appelé par la défense de trois génocidaires Rwandais en 2003 durant leur procès au Tribunal Pénal International… Les trois abominables ont été assez logiquement condamnés à la prison à vie pour génocide.10 La conférence s’est tenue dans la salle du centre commercial des Longs Champs à Rennes, le 28 avril 2015.

Dans la très grande majorité des cas en effet, les conférences organisées par l’association sur Rennes se sont déroulées dans les salles mises à disposition par le centre commercial des Longs Champs. Au fil des années, on ne peut que s’étonner de l’absence de questionnements chez les commerçants du coin : peut-être toute entrée financière est-elle également valable pour les gérants des diverses enseignes du centre ? Nous pouvons parier que ses client·e·s ne seront pas tous·tes du même avis. D’autant que les conférences ne se contentent pas de promouvoir des discours d’extrême droite. À chaque fois, des dizaines de membres des groupuscules les plus radicaux s’y rendent, individu·e·s qui présentent des risques en terme de confrontation physique. Ce n’est pas compliqué : prenez tous les dossiers du Collectif Antifasciste Rennais, faites un inventaire des profils les plus dangereux que nous avons évoqués et vous pouvez être certain·e·s de les y trouver – accompagnés de toutes celles et tous ceux que nous n’avons jamais cités parce que cela n’avait pas d’intérêt à nos yeux.

Voilà donc en quelques traits un peu plus de précisions sur l’hôte de Zemmour, lors de la conférence de Châteaugiron. Il est donc pathétique de constater que la presse régionale se fait le relai permanent de tout ce qui sort de la bouche d’un Secher, sans jamais se poser la question pourtant essentielle de savoir d’où sort ce personnage – il est vrai que Ouest-France est le tout premier à publier en feuilleton l’Histoire de la Bretagne en bande dessinée, réalisée par Reynald Secher et son compère René Le Honzec au dessin, qui travailla cinq ans à Minute sous le pseudonyme de Torr’ Pen…

2. Les lauréats du prix Combourg

L’an passé, on apprenait la remise d’un prix littéraire à 30 kilomètres au nord de Rennes dans la commune de Combourg. Décerné – tiens ! surprise ! – à Éric Zemmour pour son livre Le suicide français. Ce prix avait suscité la réaction indignée de quelques habitant·e·s, et même celle de l’élu PS du département censé venir faire acte de présence durant la cérémonie. Ce dernier avait alors envisagé de retirer la subvention à l’événement avant de changer d’avis (600 euros étaient en jeu, soit un RSA-et-demi). Une petite manifestation avait eu lieu devant la médiathèque publique où était organisée la sauterie. Terrifié par la population, Zemmour avait alors fuit les hordes manifestantes – au demeurant parfaitement pacifiques.11 On retrouvait sans étonnement au service d’ordre de l’événement des membres de l’Action Française et de l’Action Royaliste de Rennes.12

Ce prix littéraire, créé en 1998 par madame la comtesse Sonia de la Tour du Pin Verclause « […] est décerné chaque année à un écrivain dont le style honore la mémoire et l’œuvre de Chateaubriand qui passa au château de Combourg (Ille-et-Vilaine) une partie de sa jeunesse. »13 Nous reviendrons sur les fondateurs du Prix Combourg plus bas, mais en attendant la liste des lauréats vaut le coup d’œil. Sur le site du château, une citation de François-René de Châteaubriand témoigne de son attachement à la liberté de la presse, donc tout va bien…

2016 : François Sureau, fervent catholique, écrit régulièrement dans La Croix, comme par exemple en juin dernier où il s’en prend notamment aux « […] agités de la CGT où de l’extrême gauche qui, si leurs doctrines l’avaient emporté naguère, eussent diffusé les pensées de Mao à coups d’envois au Laogai ou écrit des articles délateurs dans L’Étoile rouge de Charleville. »14

2015 : Eric Zemmour, que tout le monde connait (nous avions consacré un petit dossier au personnage).15

2014 : Alain Finkelkraut, l’illustre philosophe issu du mouvement de 68, aujourd’hui adulé par l’extrême droite pour ces positions « antimulticulturalistes », son obsession du voile et sa propension à hurler dès qu’un micro passe à sa portée.16

2013 : Jean-Marie Rouart, pour un livre sur Napoléon. Académicien de droite décomplexé, très choqué par le fait que les riches paient des impôts, il s’exclamait le 29 juin 2013, dans l’émission « Ce soir ou Jamais » : « en appauvrissant les riches, vous n’enrichirez pas les pauvres ».17

2012 : Ah tiens, Reynald Secher !

La suite et le dossier complet ici


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