Attentats à Paris : des conséquences prévisibles

23 novembre 2015 1 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Les tueries du 13 novembre, à Paris, 10 mois après celles visant « Charlie Hebdo » et le supermarché kasher, viennent tragiquement s’ajouter à la longue liste des horreurs commises par le soi-disant « État Islamique » en Irak et en Syrie: exécutions en masse de prisonnier-e-s de guerre et de civil-e-s, massacres de minorités, mise en esclavage des femmes, attentats aveugles par dizaines … La colère, le dégoût et la tristesse ne doivent cependant pas empêcher la réflexion. Les attentats à Paris vont donner lieu à des tentatives d’instrumentalisation politique et avoir des conséquences évidentes. Il nous paraît important de les identifier parce qu’elles nous paraissent dangereuses.

1° Dans les semaines qui viennent, les agressions racistes, nationalistes vont se multiplier contre des lieux de culte musulmans, des locaux d’associations immigrées, des centres d’hébergement pour demandeurs-euses d’asile, des squats, des femmes voilées. Cela s’était produit après les attentats de janvier. Cela va malheureusement se reproduire. Des militants ou sympathisants d’extrême droite, des imbéciles haineux vont tenter de jeter de l’huile sur le feu.

2° D’une manière plus générale nous allons assister à une vague de discours d’extrême droite pratiquant l’habituel double amalgame, « immigré-e-s = musulman-e-s = envahisseurs-euses » suivi de prés par le « musulman-e-s = terroristes ». Ces discours racistes se dissimuleront souvent derrière une prétendue défense de la laïcité, de la liberté et de la sécurité et prendront des formes diverses : petites phrases médiatiques « chocs », déclarations troubles où l’on triture le vocabulaire pour que les étranger-e-s inspirent la peur, appels délirants à la déportation de masse ou au meurtre sur les réseaux sociaux, où vont se répandre aussi fausses rumeurs et photomontages truqués qui sont une spécialité de l’extrême droite depuis des années. La question de l’afflux et de l’accueil des réfugié-e-s qui fuient actuellement l’Irak et la Syrie va être probablement au centre de cette offensive idéologique d’extrême droite qui va tenter de faire passer les victimes pour les bourreaux… alors que les tueries de Paris devraient nous aider à mieux comprendre la réalité terrible que fuient les centaines de milliers de réfugié-e-s actuel-le-s. Là bas, c’est chaque jour qu’il y a des massacres… Ces discours sont une insulte contre l’intelligence, la dignité morale et la solidarité humaine les plus élémentaires.

3° Nous allons assister à des surenchères sécuritaires de la part des partis politiques. Ça va être un concours de gros muscles à l’approche des élections. Ils vont chercher à surfer sur l’émotion légitime et la peur qui peut prendre des dimensions irrationnelles…
Comme toujours, forcément pour notre bien, l’État (et soyons clair-e-s, l’État c’est pas toi, moi, nous, c’est autre chose, c’est pas neutre et, d’en haut, ça gouverne nos vies) va prétendre protéger LA liberté abstraite en réduisant nos libertés concrètes, en affirmant que la sécurité est la première des libertés, en accentuant les politiques de flicage et d’espionnage DE MASSE. Un-e terroriste, finalement, ça peut être n’importe qui, donc ça peut être toi, donc toi aussi tu dois être surveillé-e.

On parle « d’assigner à résidence » (avec éventuellement des bracelets électroniques en plus) des personnes visées par des fiches de sûreté. Cela inclut-il les antifascistes radicaux-ales qui se bagarrent parfois contre les fachos dans la rue, les syndicalistes arracheurs-euses de chemises patronales, les anars amateur-rices de barricades, les ultra-gauche lanceurs-euses de pavés, les antinucléaires déboulonneurs-euses de lignes THT, les zadistes de Notre Dame des Landes ? Tout ces gens là font aussi l’objet de fiches de sûreté…

On parle de créer une « garde nationale » dont on voit mal en quoi elle empêchera le terrorisme mais dont on voit très bien à quoi elle pourrait servir en cas de grève générale qui dégénère.
Le gouvernement déclare l’état d’urgence, parle de mettre en place une législation d’exception, mais ce serait forcément provisoire. Combien d’années peut durer le « provisoire » ? L’État ne donnera pas la réponse… Y aura pas non plus d’assurances concernant le fait que les mesures sécuritaires d’aujourd’hui, ne serviront pas, demain, à criminaliser encore plus des conflits sociaux radicalisés, des révoltes dans les banlieues, des luttes anticapitalistes, écologistes… On voit déjà comment cet état d’urgence a servi ces derniers jours à perquisitionner des « délinquant-e-s » plutôt que des « terroristes », les catégories visées par le pouvoir risquent vite de devenir troubles et changeantes en fonction de ses besoins et au nom de la sacro-sainte efficacité, l’état d’urgence et autres législations d’exception pourraient bien perdurer et régir notre quotidien

4° Nous allons tous et toutes être fermement incité-e-s à adhérer au vieux MYTHE de l’unité nationale. Si les massacres à Paris peuvent, évidemment, susciter une douleur commune, celle-ci ne débouche cependant sur aucune unité réelle. Il n’y a pas d’unité entre un-e raciste et un-e antiraciste, entre les prolétaires et les

capitalistes, entre les exploité-e-s et les exploiteurs, entre les gouvernant-e-s et les gouverné-e-s. Celles et ceux qui déclenchent les guerres sont rarement celles et ceux qui en meurent. Celles et ceux qui déclenchent les crises financières ne sont pas celles et ceux qui les payent. Celles et ceux qui subissent la pauvreté et les inégalités ne sont pas les mêmes que celles et ceux qui s’enrichissent grâce à elles. Refuser de se mettre au garde à vous derrière un drapeau, un gouvernement, un État peut être mal vu. Nous assumons. Nous ne sommes pas dupes et nous espérons que vous ne l’êtes pas non plus et que, vous aussi, aucune « unité nationale » ne vous fera taire.

5° À gauche comme à droite, les discours tentant de faire du dictateur Bachar El Assad un « partenaire de la lutte antiterroriste » vont se multiplier. On va essayer de nous faire croire que ce boucher qui est à l’origine du conflit ferait partie de la solution, lui dont le régime est responsable de la majorité des 300 000 mort-e-s du conflit syrien et de l’exil de la majeure partie des réfugié-e-s syrien-ne-s, lui qui a libéré des milliers de djihadistes pour pourrir la rébellion et essayer ensuite de se faire passer pour un rempart contre le terrorisme. Les États occidentaux ont déjà sans surprise laissé crever la révolte populaire syrienne, alimentant ainsi le désespoir et en partie la montée du djihadisme et maintenant, en plus, il s’agirait de sauver ce régime tyrannique. Voila un beau projet… surtout pour les djihadistes qui ne manqueront pas d’exploiter l’écœurement compréhensible des populations locales s’il se concrétisait. De toute façon, les États occidentaux, iranien, russe, les monarchies pétrolières n’interviennent pas en Syrie et en Irak pour les populations mais essentiellement pour défendre leurs intérêts stratégiques et économiques impérialistes.

Ce panorama politique est loin d’être réjouissant, d’autant plus que les phénomènes évoqués se nourrissent les uns les autres. Le cercle est vicieux. Il se resserre et on est au milieu. Et on commence à étouffer là-dedans. Et si, dans ce cercle vicieux, il n’y avait aucun camp à choisir ? Ni celui de l’extrême droite franchouillarde, ni celui de cette autre extrême droite qu’est le djihadisme, ni celui de l’État ? Et si l’important était de briser collectivement le cercle, de s’en échapper pour tracer une autre route ?

Plus facile à dire qu’à faire, hein ? Mais le chemin se fait en marchant. Et les points de départ peuvent être nombreux. Ils sont souvent en bas de chez nous. Par exemple ?
– Participer aux luttes sociales, combattre les inégalités capitalistes, les discriminations sociales, la précarité, les politiques antisociales d’austérité qui alimentent la dégradation de nos conditions de vie, la misère, le désespoir et l’absence de perspectives ET la montée de l’extrême droite ET les tendances à la radicalisation islamiste.

– Soutenir les migrant-e-s et les réfugié-e-s, leur manifester concrètement notre solidarité antiraciste, antifasciste et de classe. À Caen, depuis des années, des squats sont ouverts pour les accueillir, pour pas qu’ils soient à la rue, peu importe leur nationalité, leur couleur, leur religion (s’ils ou elles en ont une). Une assemblée ouverte organise la lutte et y a toujours besoin de coups de mains. Y a des infos sur notre site.

– Manifester notre solidarité internationaliste, par-dessus les frontières, avec les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak. Au Kurdistan syrien, depuis 2 ans, des milliers d’hommes et de femmes combattent l’État Islamique, libèrent des populations et essaient de construire une alternative démocratique. Ils et elles n’ont pas grand-chose mais ils et elles en veulent. Ils et elles ont besoin de soutien financier pour aider les réfugié-e-s, reconstruire les villes détruites, développer les productions locales nécessaires, se procurer des armes. Eh oui, on arrête pas l’État Islamique seulement avec des idées et des alternatives sociales, faut aussi des balles. Vous trouverez des coordonnées bancaires où envoyer de l’argent sur notre site. Faites- le, l’État français le fera pas à votre place, il a pas envoyé un seul mortier là bas (ça fâcherait l’État turc avec qui y a du bizness à faire)… Collecter du fric et informer là-dessus, on l’a fait pendant des mois dans les rues de Caen. On continue mais on vous tend aussi le relais.

La résignation, l’individualisme, l’indifférence ne mèneront nulle part. Les temps qui viennent vont être durs.
Ce n’est pas en courbant la tête qu’on changera les choses,
c’est en la relevant, en s’organisant et en luttant.
Tant qu’il le faudra…

Un commentaire »

  1. lucien 11 janvier 2016 at 14:15 - Reply

    Bonjour,
    Vous avez taggé cet article du RRC « islamophobie » alors que l’article ne contient pas ce mot (qui d’ailleurs ne fait pas consensus au sein du RRC).

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