Banlieue patriote : quand le FN s’aventure au-delà du périph’

14 octobre 2015 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Après les enseignants (Collectif Racine), les écologistes (Nouvelle Écologie) et les étudiants (collectif Marianne), le Front national continue sont offensive en direction des publics qui lui sont traditionnellement hostiles. Nouvelle cible du moment : les banlieusards. Car, contrairement aux idées reçues et au grand dam du FN, en Ile-de-France, plus on s’approche du centre de Paris, plus la population d’immigrés augmente et plus le vote FN baisse : ses résultats dans la capitale mais aussi dans la banlieue limitrophe (pourtant réputée abritée les « classes dangereuses » et les « nouveaux barbares ») restent inférieure à sa moyenne nationale. Il était donc temps pour le parti de Marine Le Pen de faire quelque chose pour que le racisme et la peur reprennent leurs droits dans ces territoires sauvages… C’est l’objectif du collectif Banlieue patriote, porté par la fédération de Seine-Saint-Denis[1].

De gauche à droite, le FN93 canal historique : Cyril Bozonnet, Gilles Clavel et Rémi Lelong (dit "Bounty").

De gauche à droite, le FN93 canal historique : Cyril Bozonnet, Gilles Clavel et Rémi Lelong (malgré son teint hâlé, un habitué des manifs d’extrême droite en tous genres).

À la tête de ce nouveau collectif, que des nouvelles têtes aux dents longues. Le FN 93 a en effet fait le ménage avec l’arrivée en 2011 de Gilles Clavel à sa tête. Autrefois proche de l’UMP, encarté au FN depuis 2008 seulement, Clavel décide de remonter le FN dans le département sur une ligne « mariniste », quand même avec l’encombrant Cyril Bozonnet[2] qui s’était fait remarquer par ses déclarations islamophobes et sa proximité avec l’extrême droite radicale. Malgré tout, après avoir poussé vers la sortie des militants FN de longue date pas assez « dans la ligne », parfois même des élus comme Pierre-Claude Pailloux, le FN93 arrive à faire peau neuve. Et pour mener l’opération séduction en direction de la banlieue, ce sont deux jeunes recrues mais déjà installés à des postes à responsabilité, Jordan Bardella et Aurélien Legrand, qui sont à la manœuvre.

Bardella

En haut : Jordan Bardera avec Bozonnet et Clavel. En bas : avec sa petite copine Kelly Betesh (à gauche) et Christine Prus (à droite), avec qui il s’est présenté aux départementales de 2015. Derrière, Donatien Véret, SD du FNJ Val d’Oise.

Si le premier est de loin le plus jeune, c’est le plus ancien au Front national : il prend sa carte à 17 ans au lendemain de l’élection présidentielle de 2012, puis rejoint ensuite le tout neuf collectif Marianne, devient responsable départemental du Front National de la Jeunesse puis se retrouve propulsé en juillet 2014 secrétaire de la fédération de Seine-Saint-Denis : Clavel, victime du jeunisme du FN, se retrouve alors secrétaire adjoint. Malgré ce parcours 100% FN version Philippot, Bardella n’hésite pas à afficher sur Facebook son « amitié » avec des militants de l’extrême droite radicale, comme l’identitaire niçois Clément Martin, le militant breton d’Adsav Jérôme Bousseaud ou encore Laura Lussaud, trésorière de ce qui reste de l’Œuvre française. Que du beau monde !

Aurélien Legrand

Aurélien Legrand

Le second a un parcours plus atypique : Aurélien Legrand, 32 ans, a en effet fait ses premiers pas politiques à l’extrême gauche. Candidat aux municipales de 2008 sur la liste de la LCR sur Paris XIIIe, il participe au lancement du NPA en 2009, qu’il quitte un an plus tard. Celui qui avoue aujourd’hui qu’il lisait déjà les tracts du FN « en cachette » l’aurait fait suite au décès de Daniel Bensaïd : visiblement, il n’a rien compris à l’internationalisme défendu par le penseur trotskiste, qui a toujours mis en garde contre « les tentations nationalistes ». Pour justifier son passage du côté obscur, Legrand prétend retrouver au FN « la défense des sans-voix, des petits, des sans-grade », du moins s’ils ont une carte d’identité française : les sans-papiers ? Connait pas…

Le genre de tract qu'est capable de commettre Legrand…

Le genre de tract qu’est capable de commettre Legrand…

Jeunes_avec-Saint-Just

À l’extrême droite, Aurélien Legrand, tout fier.

En bon opportuniste, Legrand frappe donc septembre 2014 à la porte de Wallerand de Saint-Just, trésorier du FN et président de la fédération de Paris, qui se demande quand même dans un premier temps s’il ne s’agit pas d’un « espion bolchévique » avant de réaliser que le bonhomme est « sincère ». De son côté, Legrand va se démener pour devenir incontournable en publiant de nombreux communiqués pour le FN parisien (pour soutenir les taxis et les buralistes ou un bijoutier dévalisé, pour dénoncer les trafics de drogue et les Roms…) et en lançant un bulletin local de 12 pages, La Lettre en capitale. Malgré cela, le FN ne décolle pas aux élections : aucun élu aux municipales de 2014, et seulement 6,3% des voix…
Wallerand de Saint-Just n’est pas rancunier, puisqu’il vient de faire de Legrand son directeur de campagne pour les régionales de décembre prochain : on ne sait pas si l’idée du nouveau logo de la campagne « les jeunes avec Saint-Just » est de lui (qui met en avant la toute nouvelle barbe de Wallerand de Saint-Just, autrefois un inconditionnel de la moustache), mais draguer les hipsters aussi ouvertement quand on fustige dans le même temps les « bobos » parisiens, ça la fout mal… Quoiqu’il en soit, bien que les résultats obtenus aux départementales de cette année (20,2%) puissent leur laissent espérer des résultats significatifs aux régionales, il reste à régler la question de l’implantation locale du FN.

Kelly "Poppy" habillée pour l'hiver…

Kelly « Poppy » habillée pour l’hiver…

C’est le rôle du collectif Banlieue patriote : prolonger au-delà des élections de décembre prochain, la présence du FN dans « les banlieues ». Notons au passage que cette fois, l’idée de la barbe n’a pas été retenue pour la première affiche du collectif : Bardella a préféré exhiber sa petite copine Kelly Betesh, maquillage « coupe du monde » sur la gueule et bonnet rouge sur le crâne (pour faire « peuple », sans doute…). Quant au programme, il se résume à « faire de la Seine-Saint-Denis le laboratoire d’une banlieue patriote »,  un slogan bien creux, qui cache mal l’exercice d’équilibriste auquel le FN va s’essayer. En effet, le FN promet de refuser d’être simplement le défenseur des « petits Blancs », tout en dénonçant les « communautarismes », de maintenir un « bouclier social » et de développer les quartiers tout en rassurant les petits propriétaires partis s’installer en banlieue éloignée et qui craignent pour leur cadre de vie avec l’arrivée des plus pauvres… Il va être difficile de contenter tout le monde. Au final, les vieux réflexes frontistes sur la sécurité et l’immigration risquent de reprendre le dessus, comme semble l’annoncer le premier tract de Banlieue patriote qui prétend que « la banlieue est rongée par le communautarisme davantage que par les problèmes économiques ». Ben voyons…

Les racailles du FN.

Les racailles du FN.

La question de la crédibilité de Banlieue patriote est aussi problématique du fait de l’origine géographique et sociale de ses animateurs : Legrand est parisien, et Bardella, bien que né à Drancy, fait ses études à la Sorbonne, pas à Saint-Denis, qui accueille pourtant un département de géographie… Par ailleurs, il est peu probable qu’il aille faire la fête dans les maisons de quartier du 93 avec Kelly, originaire de la très bourgeoise ville de Vincennes : eux, c’est plutôt dans les soirées parisiennes des quartiers chics qu’on peut les voir s’amuser avec leurs amis de l’UMP ou de Debout le France.
Ainsi, il est probable que Banlieue patriote, à l’instar du collectif Racine et de Nouvelle Écologie, reste une coquille vide. Mais le vide politique sidéral et l’atonie actuelle du milieu associatif dans le département pourrait malheureusement permettre au FN de mettre les pieds là où, jusqu’à présent, il recevait plutôt des baffes.

La Horde

  1. Sur la question de l’offensive de l’extrême droite dans le 93, lire l’analyse de Jean Brafman, militant antiraciste de Saint-Denis. []
  2. Ancien militant MNR proche de Maxime Brunerie (qu’il balancera pendant son procès), il revient dans le giron frontiste en 2003, et milite sur le 93 à partir de 2009, avant de quitter le FN93 en octobre 2014 pour rejoindre l’équipe de Wallerand de Saint-Just sur Paris. []

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