Turquie : témoignage d’un premier mai sous pression

5 mai 2015 1 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Deux militantEs vivant à Istanbul depuis août 2014 nous ont fait parvenir ce témoignage, daté du dimanche 3 mai, pour partager avec les personnes vivant en France, l’expérience du 1er mai 2015 dans cette ville.

Nous n’avons jamais vu un dispositif policier aussi important qu’au 1er mai à Istanbul. Toutes les rues allant à la place Taksim étaient bloquées. Les arrondissements se trouvant entre 5 et 7 km de la place étaient totalement interdits d’accès. 25 000 policiers ont été mobilisés.

Pas de bus, pas de ferry, ni de métro… tous les transports en commun étaient supprimés. Les hélicoptères tournaient… l’ambiance était très pesante, l’atmosphère lourde… une forte répression.. comme si nous étions en état de siège…

Capture d’écran 2015-05-04 à 22.35.25Nous avions rendez-vous à 11h à Sisli, un quartier qui se trouve à 5 km de Taksim. Nous avons pris le taxi pour y aller, car en effet à pied nous avions droit à des contrôles d’identité et des fouilles systématiques… De nombreuses arrestations ont commencé très tôt dans la matinée.

Tant bien que mal, nous avons réussi à aller à Sisli, avec des détours, car la plupart des rues étaient barricadées, bloquées par les flics. Le taxi nous a laissé à quelques minutes de la place et nous avons du continuer à pied car il ne pouvait pas aller plus loin. Arrivés à quelques mètres de la place qu’on devait traverser pour rejoindre nos camarades, nous nous sommes retrouvéEs face à des barrières anti-émeute ainsi qu’aux flics qui vont avec. Nous avons essayé de contourner, de trouver des alternatives pour accéder à la place  : impossible  !

Plusieurs groupes de dizaines de fascistes tournaient et ils nous ont reluquéEs plusieurs fois. Un bon nombre de policiers en civil était également présents. Dans certains quartier les fascistes ont attaqués les manifestantEs à coups de bâton.

A 11h nous avons un dernier appel de notre ami du groupe que nous devions rejoindre, qui nous dit qu’ils se sont fait encerclés par les flics, qu’il ne peut pas nous parler pour l’instant et qu’il nous rappellera plus tard. Ce fut notre dernier contact avec lui. Nous n’avons plus eu de nouvelles, sauf un message nous disant qu’il s’était fait arrêter. Nous avons tenter de rejoindre d’autres groupes. On a commencé à tourner en rond. L’ambiance était très bizarre, la ville était totalement déserte, pas de voiture dans les rues, pas de klaxons habituels ni même de manifestants.

Besiktas

A Besiktas

Nous nous sommes alors dirigés vers Sisli-cevahir, puis Osmanbey, Nisantasi afin d’essayer de trouver des groupes de manifestants, mais en vain. Le 1er mai dont nous rêvions ne se passait pas du tout comme nous aurions penser  ! La police a totalement réussi à canaliser, à arrêter et à empêcher le moindre regroupement de manifestantEs à partir de 6h du matin. Après deux heures de marches, nous avons alors rencontrés quelques camarades sur la route, qui étaient eux aussi à la recherches des manifestantEs. Nous les avons suivis et nous sommes arrivés à Besiktas où quelques 1500-2000 personnes étaient présentes. Les manifestantEs étaient entouréEs par les CRS, les canons à eau, etc. Certains policiers avaient des armes automatiques à la main (notamment des kalachnikovs…). Des bus vides étaient prévus pour les arrestations, un nombre inimaginable de policiers était sur place…

Besiktas 2Nous avons rejoint le rassemblement, l’ambiance était bon enfant, les manifestants faisaient du «  Halay  » (danse traditionnelle turque) en chantant, en lançant des slogans. Nous étions contents de retrouver enfin du monde. Après 15 minutes à peine, les flics sont intervenus, on ne sait pas pourquoi, mais ils ont commencé à charger, gazer, à tirer avec des balles en plastique sur les manifestantEs et à utiliser les canons à eau tout en intervenant de chaque coté de la rue, prenant ainsi le cortège en étau. C’était la panique, les gens ont commencé à courir partout, dans tous les sens. Nous avons suivi un groupe et nous nous sommes réfugiés dans un café avec une centaine de personnes. La police a forcé la porte d’en bas pour rentrer, mais les manifestantEs les en ont empêchés. Je n’imagine pas la situation s’ils étaient rentrés et intervenus avec des gaz lacrymogènes dans un endroit fermé où plus de 100 personnes étaient présentes.

Flics toitL’ambiance à l’intérieur était tendue, les gens criaient, se disputaient, quelques unEs toussaient à cause des gaz, d’autres étaient blesséEs… Nous sommes restéEs une demi-heure bloquéEs. Nous avons fait des petits groupes afin de quitter tout doucement le café. Tout cela est arrivé aux alentours de 14h. Nous avons appris par la suite que les policiers ont cassé la fenêtre d’une habitation pour rentrer et intervenir, ils sont montés sur les toits pour arrêter les manifestantEs qui s’y étaient réfugiéEs.

OkmeydaniUne personne a pris un coup de couteau par des fascistes en fuyant l’attaque des policiers (on voit des vidéos où certains fascistes sont avec des bâtons à coté des policiers en train de traquer les manifestants). Quelques manifestantEs ont réponduEs par des feux d’artifices, mais les flics ont réussi à disperser la foule et à attraper des petits groupes de militantEs. Dans d’autres quartiers, comme Okmeydani (là où le jeune Berkin Elvan a été tué par les flics pendant le mouvement de gezi park) il y a eu des affrontements entre les manifestantEs et les policiers.

Taksim…

TaksimAux alentours de midi, un groupe de 25-30 personnes du parti communiste turque a fait irruption sur la place Taksim. Ils s’étaient cachés la veille dans un bâtiment à côté de la place et ils ont surpris les policiers. Évidemment, l’intervention fut musclée, ils/elles se sont touTEs faitEs frappéEs et arrêtéEs. Ce sont les seules personnes qui ont pu accéder à la place Taksim…

La personne qui s’est fait poignarder est encore en danger de mort. Son agresseur est libre, il doit juste pointer au commissariat le mardi et jeudi.

Turquie répressionNous n’avons toujours pas de nouvelles de notre ami à ce jour (dimanche 3 mai). Il y a encore 235 personnes en garde à vue dont 5 personnes condamnées à des peines d’emprisonnement. Ils n’ont pas assez de place pour accueillir les manifestantEs, du coup ils sont entasséEs dans des petits lieux, où l’air se fait rare. CertainEs ont entamé une grève de la faim. Avec le nouveau «  pacte sécurité intérieur  » les flics ont plus de pouvoir et on peut prendre des peines d’emprisonnements pour tout et n’importe quoi. Beaucoup de journalistes sont également en garde à vue et ont été blesséEs et empêchéEs de faire leur travail.

Depuis l’élection du président islamiste Erdogan, la Turquie sombre de plus en plus dans une forme de dictature fascisante. Les libertés ne sont clairement pas respectées. La censure est souvent appliquée, surtout lors d’événements importants comme le 1er mai. Grâce aux nouvelles lois récemment passées, la police a le plein pouvoir, sans même devoir passer par un procureur. Ils peuvent tirer à balle réelle sur les manifestants… Beaucoup de personnes finissent en prison pour «  insulte  » au président de la république. On peut être jugé pour «  terrorisme  » juste parce que nous portons un badge, une affiche, un drapeau ou un foulard sur le visage.

Contre le fascisme, la dictature et face à la répression, la censure qui en découlent, mobilisons nous tou(te)s ensemble.

Capture d’écran 2015-05-04 à 22.35.45

Solidarité avec les militantEs turques. A.C.A.B.

B&T

Un commentaire »

  1. pierre grandmonde 5 mai 2015 at 23:58 - Reply

    je corrobore ces témoignages et j’apporte le mien, j’étais avec ma compagne en vacances à Istambul, nous voulions aller assister aux manifs du 1er mai, on pensait qu’il y avait un rassemblement sur la place Taksim, on avait vu pas mal d’affiches de partis de gauche et anarchistes indiquant ce lieu sans précision d’heure.
    (en fait les slogans des affiches étaient du style « reprenons la place » réoccupons la place » car il avait déjà été déclaré que cette place, qui rappelle de mauvais souvenirs au gouvernement avec l’occupation de 2013, serait interdite à toute manif le 1er mai, mais comme je ne comprends pas le turc…)
    Le premier mai en fin de matinée nous allons vers la place.
    Impossible d’accéder à la place Taksim, toutes les rues et ruelles y menant étant bloquées plus de 2 kilomètres en amont par des barrières et des flics.
    Nous faisons des kilomètres de détour pour tenter de nous approcher, sur les larges avenues, qu’il est habituellement impossible de traverser, tant la circulation est dense, sont désertes et bloquées par des camions réquisitionnés par les flics.

    Avenues désertes, atmosphère bizarre, silence pesant, sensation d’ état de siège renforcée par un hélico au dessus de la ville.
    Une présence policiére impressionnante avec les crs locaux surarmés.
    Des files de bus de la ville et privés réquisitionnés pour le transport des troupes.
    On se renseigne, on apprend que quelques manifestants s’affrontent avec les flics quelques kilomètres plus loin à Beskistas.
    On descend à pied tant bien que mal en évitant les barrages vers le Bosphore.
    On arrive à passer, on marche beaucoup.
    Toujours ces larges avenues étonnement désertes et silencieuses.
    Inquiétantes aussi, avec tous ce flics postés tout du long par paquets.
    Très impressionnant.

    On arrive après avoir marché 4 à 5 km à un lieu où 2 à 3000 manifestants sont rassemblés.
    Enormément de flics armés avec gaz lacrymo à la ceinture, et camions à eau et blindés anti émeute en appui;
    le rassemblement est plutôt silencieux, pas de sono, pas de slogans criés par la foule.
    On ressent une certaine tension, mais la plupart des manifestants sont assis par terre et discutent calmement.
    On fait un petit tour, on fait des photos, on remarque que les reporters sont équipés de masque à gaz, mais ça reste calme.
    Des manifestants exécutent une danse folklorique, pendant ce temps, des flics se postent à l’arrière du rassemblement en installant une souricière en coupant toute retraite pour l’assaut qui se prépare.
    ( je m’en suis rendu compte à postériori en visionnant mes photos)
    Puis tout d’un coup, sans aucune raison, les flics se mettent à charger.
    Canons à eau et lacrymos, des flics dont certains en civil chopent des manifestants qu’ils bastonnent.
    On se retrouve au milieu.
    On s’éparpille dans les rues adjacentes, les flics nous poursuivent et nous asphyxient avec les lacrymos.
    On se réfugie dans des immeubles ou des troquets.
    Impressionnant.
    Juste l’impression de vivre sous une dictature fasciste.

    Ça a été très violent, et si je n’ai pas eu le temps d’avoir peur, tellement j’ai été surpris, j’ai constaté à postériori en regardant les photos que j’ai faites qu’on l’avait échappé belle.
    Après que la situation se soit calmée dans ce quartier, nous avons retrouvé les avenues désertes, et les barrages policiers, je suis repassé vers la place Taksim où le déploiement de forces était toujours aussi impressionnant les barrages m’obligeant à faire encore des kilomètres de détour.
    J’ai publié les photos qui accompagnent ce témoignage sur ma page fb.
    https://www.facebook.com/media/set/?set=a.782895508446056.1073741828.243536015715344&type=1
    https://www.facebook.com/media/set/?set=a.782897395112534.1073741829.243536015715344&type=1
    https://www.facebook.com/media/set/?set=a.782898735112400.1073741830.243536015715344&type=1

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