Le premier mai du FN : au-delà des apparences…

4 mai 2015 3 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

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Le premier mai du Front national aura cette année été largement perçu à travers ce qui l’aura perturbé : double intervention des Femen[1], invitation-surprise de Jean-Marie Le Pen à la tribune (sur les relations père-fille, voir notre analyse ici)… Pour autant, ces perturbations ne doivent pas faire oublier l’essentiel de ce qui s’est joué dans le défilé du parti de Marine Le Pen : la cohabitation en bonne intelligence de la version présentable et aseptisée du parti, et celle de cette extrême droite que la présidente du FN voudrait cacher sous le tapis, sans d’ailleurs que la frontière entre les deux soit aussi étanche que l’on veut bien nous le faire croire.

1ermai_uneEntre 4000 et 5000 personnes ont répondu à l’appel du Front national pour célébrer Jeanne d’Arc ce premier mai 2015, c’est-à-dire à peu près le même nombre que les dernières années : on reste donc toujours bien loin des dizaines de milliers de personnes que le FN parvenait à mobiliser dans les années 1990, le FN étant aujourd’hui plus un parti d’électeurs que de militants. Logiquement, la physionomie du cortège est désormais dans la ligne mariniste : pas ou peu de référence au parti, ou alors implicite (voire la banderole de tête avec le seul slogan « La France fait front »), essentiellement des drapeau français et régionaux. On comprend mieux pourquoi, dans ces conditions, ce sont les nouvelles têtes qui sont avant tout mises en avant. Ainsi, aux côtés de Marine Le Pen, contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre, on ne trouvait ni Steeve Briois ni Florian Philippot, contraints de défiler avec leurs fédérations locales respectives : si Briois ne semble pas en avoir souffert et arborait un grand sourire, Philippot a mollement défilé avec la fédération de Lorraine, affichant un ennui à peine dissimulé, et sans que les militants locaux, plutôt attachés à une ligne « tradi », fassent beaucoup d’efforts non plus pour l’intégrer à leur cortège.

À droite, entouré, Christopher Szczurek en compagnie de Marine Le Pen en tête de cortège ; en dessous, son tweet pas très « mariniste » (cliquez pour agrandir). À gauche, Philippot s’emmerde avec les Lorrains…

Marine Le Pen, donc, a préféré s’entourer de nouveaux élus. Sur la photo ci-dessous, on reconnait ainsi à sa droite Julie Lechanteux, adjointe à la mairie de Fréjus et adjointe du sénateur-maire de la ville David Rachline. Plus intéressant, à sa gauche, Christopher Szczurek : adjoint à la culture à Hénin-Beaumont, ancien militant d’Égalité & Réconciliation, il a affirmé dans une lettre ouverte en 2008 être entré au FN grâce à Soral, séduit par celui qu’il considère comme un « théoricien un peu plus novateur, plus proche des réalités que d’autres » mais dont l’attitude mégalomaniaque et mythomane l’aurait déçu, provoquant son départ de la secte soralienne. Il est depuis une étoile montante au sein du FN, ayant, outre ce petit écart de jeunesse qu’il ne renie pourtant pas, le profil lisse et moderne qu’affectionne particulièrement Marine Le Pen.

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En haut, des frontistes frondeurs : à gauche, à proximité de Bruno Gollnisch.

Pour l’anecdote, il y a un an, Szczurek avait publié un tweet (révélé par le site Vigilance Hénin-Beaumont) dans lequel il comparait les danseurs qui accompagnent Yannick Noah à des singes… Et ce, quelques semaines après l’affaire Anne-Sophie Leclerc. Cette ancienne tête de liste FN lors des élections municipales à Rethel, dans les Ardennes, a été condamnée le 15 juillet dernier à 9 mois d’emprisonnement ferme pour avoir comparé Christiane Taubira à un singe : en 2013, elle avait fièrement présenté un photo-montage sur Facebook lors de l’émission de télé « Envoyé spécial » diffusée en octobre  2013, et exclue du Front national quelques semaines plus tard. Une campagne de solidarité s’est mise en place face à ce double jugement sévère, tant de la part de la justice que des instances dirigeantes du Front national, Marine Le Pen en tête. Certains esprits frondeurs, suivant la consigne du Parti de la France, portaient d’ailleurs dans le cortège du FN des t-shirts en soutien à Leclere (voir photos), pour dire que tout le monde au Front ne partage pas la ligne modérée imposée par le haut, et pour afficher le soutien des militants « de base » aux candidats évincés pour leurs propos racistes.

Kelly Betesch, Julia Abraham et Véronique Fornilli

En haut : Estelle Arnal (avec le sac Lacoste BBR, le même que celui de Kelly), Kelly Betesch (avec la robe-drapeau), Julia Abraham et Véronique Fornilli. En bas à droite, Armal à une manif du PDF l’année dernière…

Si les nouveaux éluEs sont fièrement exhibéEs, ce sont aussi les futurEs cadres qui sont mis en avant : le cortège du FNJ est toujours le plus dynamique, avec à sa tête l’égérie des jeunes frontistes, la très narcissique Kelly Betesch, dite « Kelly Poppy », drapée dans le symbole national, devenue incontournable lorsqu’il y a un appareil photo dans les parages, et que l’on peut voir sur la photo ci-dessous accompagnée de ses copines, Julia Abraham et Véronique Fornilli, directrice adjointe du FNJ et responsable FNJ 77, mais aussi, plus étonnant, d’Estelle Arnal, pourtant partie un temps au très anti-mariniste Parti de la France après de sordides histoires au sein de la fédération FN de Bourgogne, mais qui semble ici s’être réconciliée avec le parti dominant…

Cassen:SIEL

À gauche : Pierre Cassen et Fabien Engelmann. À droite : Karim Ouchikh tout sourire et Marion Maréchal-Le Pen.

Pour le reste, le ménage semblait avoir été fait, les rares skinheads et autres gudards gardaient profil bas. Côté copinage, on a quand même pu voir l’islamophobe Pierre Cassen bras dessus bras dessous avec son copain Fabien Engelmann, maire FN de Hayange en Lorraine ; le SIEL, petit parti souverainiste dirigé par Karim Ouchikh, que l’on a vu prendre la pose avec Marion Maréchal-Le Pen et Frédéric Pichon, débarrassé de l’encombrant Paul-Marie Coûteaux, était quant à lui le seul mouvement invité par le FN… Enfin, presque, tant les militants de l’Action française étaient présents dans le cortège du SIEL ! Ces derniers, qui vendaient discrètement leur journal sur le parcours, n’ont pu résister, arrivés sur la place de l’Opéra, à pousser la chansonnette : heureusement qu’il pleuvait déjà…

radicaux

En haut : la chorale de l’AF. Au milieu : un collage tout frais sur le parcours du FN pour la manif du 9 mai, côte à côte avec les affiches de l’AF et du GUD ; qui aurait l’idée au FN d’arracher ces affreuses affiches d’extrême droite ? Visiblement, personne ! En bas, Mériguet et Vardon (avec un de ses tweets de soutien à Marine).

Plus sérieusement, et de façon tout aussi officieuse cependant, d’autres militants radicaux avaient fait le déplacement, comme les Identitaires. Ainsi, on pouvait voir Philippe Vardon, visiblement peu rancunier après s’être fait jeté du FN comme un malpropre en octobre 2013, défiler tranquillement avec son copain Pierre-Louis Mériguet, chef de Vox Populi, et désormais responsable FN sur Tours : le site antifasciste REFLEXes a présenté en détail les deux loustics dans un de ses articles, nous ne nous y attarderons donc pas. Mais on peut méditer sur cette citation de Vardon dans un numéro spécial du journal national-catholique Présent daté d’avril 2015 : « J’ai fait partie de ceux qui ont participé à réorienter, à partir de 2011, le mouvement identitaire dans une logique de complémentarité, et non de concurrence vis-à-vis du FN. Une logique que l’on peut résumer par la formule suivante : à côté, mais aux côtés ».

La présence de ces militants n’est donc pas qu’anecdotique: elle montre que si le Front national, pour pouvoir prétendre arriver au pouvoir, doit présenter une image responsable et présentable, sa victoire entraînerait dans son sillage celle de l’ensemble de l’extrême droite. Les militants nationalistes, y compris les plus radicaux, ne s’y trompent pas : quoiqu’ils puissent penser de la ligne « modérée » de Marine Le Pen, ils savent qu’au final ce sont bien leur idées qui avancent, et ils sauront compter sur sa bienveillance, comme ici dans le cortège de ce premier mai, pour avoir leur part du gâteau…

La Horde

 

  1. Il est malheureusement probable que rien ne sortira de la spectaculaire intervention des Femen : non seulement en raison de l’outrance du propos, mais surtout parce que contrairement à la banderole déployée par Ras l’Front il y a 20 ans, en plein discours de Jean-Marie Le Pen, l’action ne propose aucune perspective collective. Elle lui reste cependant au moins le mérite d’avoir eu lieu, à l’heure où la faiblesse du mouvement antifasciste l’empêche d’envisager la moindre riposte d’envergure ce jour-là, et d’avoir montré au grand jour la violence du FN et l’impunité totale dont elle semble bénéficier. []

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