Le « Choc des civilisations », un concept zombie

15 février 2015 0 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Alors que le fanatisme religieux et l’antisémitisme viennent à nouveau de tuer en Europe, faisant deux morts à Copenhague, il est à craindre que de brillants « analystes » nous expliquent une fois encore que cela est le résultat inéluctable du « choc des civilisations », un concept pourtant invalidé par la communauté des historiens, mais qui continue, tel un zombie, à hanter les discours, surtout à l’extrême droite. Le site Temps présents avait publié il y a quelques jours un article d’Olivier Schmitt qui d’abord rappelle l’usage fait récemment du concept, ensuite ce que Samuel Huntington, son inventeur, entendait par là et enfin sa déconstruction. En voici quelques extraits.

Pour certains, le choc des civilisations est un drame qui peut être évité grâce à une action politique courageuse. Pour d’autres, il s’agit d’une simple réalité de la vie internationale qui se doit d’être reconnue comme telle, malgré les cris d’orfraie que peuvent pousser les bien-pensants. Pourtant, pour les spécialistes de relations internationales, il s’agit d’un concept zombie, qui a été disqualifié de multiples fois théoriquement et empiriquement, mais qui refuse manifestement de mourir. Le présent article se consacre une fois de plus à cette tâche pénible, mais apparemment perpétuellement recommencée, qui consiste à expliquer patiemment pourquoi la notion est une absurdité scientifique. […]

Civilisations[Huntington] identifie plusieurs civilisations (définies de manière assez monolithiques) et explique que les futurs conflits se dérouleront entre Etats appartenant à des civilisations différentes, en particulier ceux qui ont une proximité géographique. L’argument est donc à la fois plus complexe et plus précis qu’une simple incompatibilité ontologique de « civilisations » ou de « cultures » différentes, à laquelle il est parfois réduit. Les différentes civilisations identifiées par Huntington sont les suivantes : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, indoue, slave-orthodoxe, latino-américaine et « potentiellement africaine ». On remarque déjà que certaines civilisations sont identifiées en fonction de frontières politico-juridiques, et que d’autres sont caractérisées en termes religieux. Pourquoi certaines religions constituent-elles des civilisations ? On ne sait pas. Pourquoi certains Etats sont-ils identifiés à une civilisation (Japon), et pas d’autres ? On ne sait pas non plus.

Il faut noter que pour Huntington, le concept de Choc des Civilisations était censé expliquer principalement les conflits interétatiques, et pas des phénomènes comme les guerres civiles alimentées par des divisions ethniques ou religieuses. Il discute un peu du terrorisme dans son ouvrage, et prédit que les actes terroristes devraient principalement franchir les frontières civilisationnelles. Or, toutes les études statistiques montrent que les actes terroristes ont majoritairement lieu au sein de ce qu’Huntington appellerait une même civilisation. Ainsi, l’un des deux problèmes majeurs avec la théorie, est que les actes terroristes, comme les conflits, ont historiquement toujours eu majoritairement lieu –et continuent d’avoir majoritairement lieu– au sein d’une même civilisation. En d’autres termes, la prédiction principale de sa théorie n’est soutenue par aucune observation empirique, ce qui est suffisant pour la disqualifier.

Le deuxième problème fatal pour la théorie est qu’Huntington considère les identités comme fixes, or celles-ci sont malléables et variables. Le problème fondamental de tout argument liant l’identité au conflit est que les preuves empiriques que le conflit conduit à la polarisation des identités sont au moins aussi nombreuses que les preuves montrant que la polarisation des identités conduisent au conflit (l’argument d’Huntington). Ainsi, dire que des identités, considérées comme fixes, conduisent à un conflit avec d’autres identités pour cause d’incompatibilité fondamentale est non seulement empiriquement faux, mais est aussi généralement crypto-raciste. Le fait que les identités sont malléables et manipulables est tellement documenté que c’est un lieu commun des études en sciences sociales. Par exemple, cet article explique que les individus résidant dans des pays ayant récemment eu un conflit avec un voisin pour des questions territoriales ont tendance à baser leur identité sur des critères nationaux, tandis que les habitants de pays ayant vécu des guerres civiles ont bien plus tendance à s’identifier à une ethnie. En d’autres termes, la perception qu’ont les individus de leur identité est influencée par la perception qu’en ont les « autres ». De même, ces identités peuvent être influencées et manipulées par les élites pour des gains politiques.

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