L’évolution du Front National en 3 questions par Nicolas Lebourg

28 novembre 2014 1 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

En parallèle de notre chronologie sur l’histoire du Front National, nous avons posé quelques questions à Nicolas Lebourg quelques questions sur l’histoire du Front National et son évolution..

-Quelles sont les différences entre le FN du père avec celui de la fille ? Peut-on parler de « normalisation » du FN ?

Le parti a changé dans son corps et son esprit, pas dans sa nature. Dans son corps : il annonce 86 000 militants et quand on divise le total de ses cotisations de 2012 par leur coût moyen on est déjà à plus de 52000 adhérents. 39% des militants sont des femmes, un secteur où il avait du mal (cette féminisation se trouve aussi dans l’électorat où les femmes employées ont même plus voté FN que les hommes).

Dans son esprit : il a évolué du national-populisme à ce que je nomme un souverainisme intégral. Le national-populisme depuis les années 1880 c’était l’idée que du peuple émergeait un sauveur refermant la nation en alliant valeurs sociales de gauche et valeurs politiques de droite. La ligne actuelle propose une protection complète, un souverainisme intégral (politique, économique, culturel) qui promet à l’électeur de toute classe sociale d’être protégé de la globalisation économique, démographique et culturelle et d’avoir la jouissance tant des gains du capitalisme entrepreneurial (thème du « protectionnisme intelligent ») que de la protection de l’État-providence (thème de la « préférence nationale »).

Cela ne signifie pas une sortie de l’extrême droite, il y a même des points d’approfondissement. Le discours de Marine Le Pen en 2013 sur la façon dont elle dirigerait la nation présente un programme de mise au pas des corps intermédiaires et de la démocratie représentative. Il y a une radicalisation dans la conception de l’autorité de l’Etat par rapport au père. Mais il y a une normalisation car, d’une part, nous vivons une ère de démantèlement de l’Etat social et d l’humanisme égalitaire au bénéfice de l’Etat pénal, et le FN est très bien adapté à cela, et, d’autre part, car nombre de nouveaux frontiste, électeurs ou militants, se ressentent très éloignés de l’imagerie de l’extrême droite. Ils n’ont aucun goût pour le fascisme, et ils font leur marché idéologique comme les autres électeurs et militants.

 

– Quelles différences y a-t-il entre les militants et les cadres du FN dans les années 1970, 1980, 1990, 2000 et 2010 ?  

Jusqu’à la scission mégretiste de 1999, le FN est un compromis nationaliste. Tous les courants des extrêmes droites sont dans l’encadrement, et Jean-Marie Le Pen sert d’arbitre. Avant la scission mégretiste, les radicaux dominent. Après, ils ne sont plus là, le parti est vide… et se qualifie au second tour de la présidentielle. L’ascension de Marine Le Pen se fera en purgeant les nationaux-catholiques d’abord, puis les radicaux. Ceux-ci doivent soit se soumettre au « marinisme », soit rester à l’extérieur officiellement (la galaxie du Gud business).

Dans l’ensemble, l’encadrement est aujourd’hui convaincu que les saillies antisémites sont un boulet. Ce qui est le plus intéressant, c’est de voir la reprise de la formation interne depuis 2012. Avant 1999, cette formation visait à vous donner les éléments des divers courants de l’extrême droite : on travaillait Maurras, Evola, Bardèche, etc. Aujourd’hui elle porte sur le programme, la sortie de l’euro etc. C’est un pari sur une décennie, mais si le FN parvient à produire un corps de cadres ainsi non-radicaux alors l’impact sera de prime importance.

Dans le contexte actuel, on voit que les radicaux trouvent leur place dans les listes Rassemblement Bleu Marine, de facto devenu compromis nationaliste, alors que le FN est devenu une écurie présidentielle, et pas loin des mairies. Une partie de la base FN a sans doute des conceptions plus ethniques de la nation que ce que ses cadres disent sur les plateaux télé. Mais, ceci dit, l’idée de Pierre-André Taguieff selon laquelle le racisme biologique aurait disparu au profit de conceptions culturalistes m’a toujours paru un raccourci : depuis le XIXè siècle ce qui fonctionne c’est un jeu de permutations entre l’ethnique et le culturel.

 

-Qu’est-ce qui a permis au Front National de percer et de se maintenir dans la vie politique depuis ses premières résultats électoraux dans les années 80 ?  

Le FN était un parti de la demande, parvenant à être le signe utilisé par des segments divers de l’opinion. Désormais, il a une offre politique. L’analyse de ces résultats montre qu’il a un vrai impact interclassiste. La généralisation de l’ethnicisation des représentations sociales lui permet de coaguler les quartiers pauvres et riches, multiculturels ou blancs, contre la présence originaire des mondes arabo-musulmans. L’ostracisme des minorités permet de fabriquer du consensus social : j’avais observé cela dans mes travaux sur l’internement en France depuis 1938,mais des études récentes ont montré aussi une progression des conceptions anti-immigrés chez les classes supérieures quand le taux de chômage de leur département progresse.

La demande sociale autoritaire a aujourd’hui l’hégémonie culturelle : c’est un fait acquis. Cela nous montre que l’actuel succès du FN c’est une équation à trois composantes.

Primo, une situation sociale : la « crise » ne fabrique pas le vote à l’extrême droite, qui reste infra-groupusculaire dans un pays comme l’Espagne. Mais les travaux de Joël Gombin (comme moi membre de l’Observatoire des radicalités politiques) ont montré que, depuis 2009, le voteFN est facteur du coefficient de Gini, c’est-à-dire de l’inégalité de la répartition des richesses sur un territoire.

Secundo, une dynamique culturelle : la culture française est unitariste, historiquement construite par l’Etat. Le déclin de l’Etat providence, l’atomisation des rapports sociaux, provoquent une crise culturelle et une demande de réaffermissement des cadres.

Tertio, une offre politique : le FN crédibilise la sienne quand celle des autres partis se décrédibilisent.

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