Défendre l’antifascisme autonome

27 mai 2014 3 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Le 13 mai dernier, sur un blog de Médiapart, on pouvait lire un article pour le moins condescendant de Jacob Rogozinski, un prof de philo de l’université de Strasbourg, à propos des « antifas » accusés, dans le désordre : d’être de jeunes décérébrés, d’être peu nombreux, d’agiter des drapeaux rouf et noir, de n’avoir rien à proposer, d’être toujours « anti », de ne pas voir que le fascisme n’existe plus… Autant d’idées reçues auxquelles nous avons déjà répondu sur notre site. Un contributeur anonyme a également remis les pendules à l’heure dans une réponse argumentée, publiée sur Médiapart, et que nous reproduisons ici :

En réponse à l’article paru le 13 mai 2014 sur Mediapart « misère de l’antifascisme » par Monsieur Jacob Rogozinski, me reconnaissant dans cette « trentaine de jeunes, drapeaux rouges et noirs au vent » qui défilent « dans des rues désertes », je ne peux pas ne pas répondre (d’autant que je connais plutôt bien et personnellement l’auteur de l’article). Des jeunes, déjà, c’est faux, il y a également des « moins jeunes », et le problème réside avant tout, il me semble, au fait de ces « rues désertes », que nous déplorons également.

manifestation-antifasciste-1Cet article assimile donc le milieu « antifa radical » (aux drapeaux rouge et noir, il est vrai, révolutionnaires communistes libertaires si on doit y donner un nom) à des sortes d’imbéciles heureux qui crient au diable sans savoir de quoi il s’agit. Tout d’abord, cet « antifascisme » mentionné, quel est-il ? De quoi parle-t-on ? Un « mouvement politique », dit Monsieur Rogozinski : si c’est au sens commun d’un mouvement de « la » politique, représentatif, politicien, à enjeux de pouvoir, non nous n’en sommes pas un ; si c’est au sens « du » politique, donc foncièrement populaire, éventuellement. En outre, mouvement « qui ne se définit que de manière négative comme anti- » ? Merci de nous l’apprendre de l’extérieur, nous ne savions pas que porter l’émancipation autogestionnaire, égalitaire, la solidarité, le communisme non autoritaire et (donc) libertaire, les pratiques d’horizontalité et de réappropriation, de réquisition et de mixité sociale renvoyaient à une quelconque négativité constituante. Que nous n’avons « pas la puissance instituante d’affirmer et de créer » : créer des structures d’organisation horizontales, autonomes et autogestionnaires de conditions de vie et de lutte, contre les institutions et au-delà (il est vrai, nous nous en excusons), nous l’expérimentons à différentes échelles et dans différents contextes répressifs depuis des décennies. Exemples ? La réalité des communautés autonomes zapatistes au Chiapas avec lesquelles nous trouvons des affinités et avons des échanges, ou plus localement et encore tout récent le CREA à Toulouse (Campagne de Réquisition, d’Entraide et d’Autogestion), les Forums Sociaux, les Centres Sociaux Autogérés ou les Centres Autonomes (par exemple le Molodoï situé à Strasbourg où Monsieur Rogozinski habite et enseigne). Un petit film-documentaire à conseiller pour lui combler cette lacune : la quatrième guerre mondiale, portant sur notre mémoire du mouvement populaire social et international de luttes émancipatrices (bouh, que de gros mots, faut relire lentement là).Après, si nous n’avons pas le temps d’élargir et de pérenniser nos outils, lieux et structures, ce qui nous attriste également, revient pour Monsieur Rogozinski à notre incapacité et notre négativité substantielles, nous lui rappelleront aimablement le contexte d’une société répressive qui ne tolère en aucune manière ces initiatives populaires qui cherchent à se dégager de son emprise mortifère. Mais Monsieur Rogozinski semble avoir oublié, s’il a été militant dit-on, la notion intrinsèque à toute résistance (et l’antifascisme, comme l’anticapitalisme et l’antisexisme désignent, si je ne m’abuse et en considération du monde actuel, des résistances), à savoir le joliment nommé « rapport de force » (principe de réalité, précisons-nous au philosophe).

L’antifascisme n’est pas une résistance homogène ni univoque, encore moins sectaire, rarement auto-satisfaite : l’antifascisme est multiple, pluriel, hétérogène, mouvant, dynamique, vivant, fluctuant, porteur d’une riche intelligence collective en gestation. Trop peu métisse et populaire, nous en convenons, bien que de nombreux groupes et réseaux comblent cette lacune. Pour n’en citer que quelques-uns : « La Horde », « Quartiers Libres », « Femmes en lutte du 93 », «Action Antifasciste Paris-Banlieue », etc. Aussi, Monsieur Rogozinski ne devrait pas parler d’une réalité de résistance dont il ignore tout. Pas assez massif, nous sommes d’accord, mais ce n’est pas faute de nous ouvrir et d’être présents.

Le professeur de philosophie prétend d’ailleurs démontrer notre « naïveté », à nous autres antifascistes (radicaux, précisons), collaborant ainsi aux attaques en règle propagées par toute la classe dominante qui cherche à dépolitiser la force affirmative et créatrice de l’antifascisme, nous lui ferons simplement remarquer que nous défendons clairement un antifascisme de classe, porteur d’une réflexion localisant le fascisme comme un mouvement social réactionnaire, où des tendances ennemies telles « Egalité et Réconciliation » de Soral revendiquent la réconciliation de classe (populaire-bourgeois) au nom de la domination économique-coloniale du monde occidental afin de sauvegarder le confort des classes moyennes « de souche », etc. Mais si, en nous voyant de loin à une seule petite manif, il a tout compris de nous au point de nous l’expliquer, nous ne pouvons que le remercier. Il est philosophe après tout. Au-delà de l’insulte, nous soulignons la dangerosité d’un tel propos quand beaucoup de soraliens l’appuient et le soutiennent par ailleurs dans les commentaires en-dessous de son article.

En bref, si Monsieur Rogozinski préfère défiler dans des marches silencieuses pour crier sans vacarme « contre la haine et l’intolérance » (nom d’une sorte de collectif à l’université de Strasbourg dont il fait partie) qui demande officiellement de l’aide au PS qui traque, enferme et expulse sans-papiers et Rroms, et appeler au sursaut légaliste pour sauver la démocratie représentative tenue par les puissants (les bourgeois, c’est trop marxiste) qui protègent leurs intérêts depuis 1789 contre tout sursaut populaire radical et autogestionnaire (la Commune, je crois, aux dernières nouvelles, avec quelques 30 000 morts), libre à lui ! Mais qu’il laisse tranquille ceux qui se battent au quotidien contre le fascisme et le capitalisme, et comptent dans ce combat leurs victimes (Clément Méric, Pavlos Fyssas, Carlo Giuliani, etc.), et pas seulement en période électorale. A bon entendeur.

« Le Fascisme n’est pas le contraire de la Démocratie, mais son évolution par temps de crise »- Bertold Brecht. A l’heure où le FN (partie émergeante de l’iceberg des réseaux fascistes, néo-fascistes et réactionnaires) se vante d’être le premier parti de France, encore et toujours : No Pasaran !

 Guy Makhno

3 commentaires »

  1. oka 7 juin 2014 at 00:22 - Reply

    C’est un film à regarder, mais faut quand même savoir qu’il a été financé par la Fondation Rockefeller… Qui tripe sur tout ce qui est « rebel show », street art, culture jamming etc… Mais est juste une association caritative financée par l’industrie du pétrole. Hum.

    Sans compter on va dire les positions altermondialistes valorisées par le film qui sont en fait (esthétique et coté « riot » mis à part) tout juste celles de Attac. C’est à dire la dénonciation du « néo-libéralisme » mais jamais du capitalisme et de l’Etat.

    Le seul intérêt à mon sens est à la rigueur les récits sur les grèves, les trucs sur les piqueteros et les puebladas en argentine ou les témoignages sur les desaparesidos, mais le film est tellement fouillis que si on a pas un minimum de culture générale et/ou de connaissance historique on plane.

    Voilà. juste pour préciser.

  2. redshark 28 mai 2014 at 13:21 - Reply

    Où est ce qu’on peut regarder le film « La quatrième guerre mondiale » dont tu parles !!?

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