L’imaginaire de l’extrême droite (2)

19 janvier 2014 1 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

Un groupe de réflexion et d’action sur l’anarchisme et l’antifascisme dans le monde rural breton nous a fait parvenir un article qu’il a produit sur la question de l’imaginaire de l’extrême droite. On en avait publié la première partie centrée sur le Front national il y a quelques jours, en voici la suite.

Deuxième partie : mouvances et groupuscules

Dans la première partie de cet article nous avons vu comment l’extrême droite se crée autour d’un monde imaginaire qui est à la fois cause et conséquence de l’existence de ce camp politique, notamment avec comme exemple des axes de campagne politique du Front National. Voyons maintenant des exemples d’autres facettes de la galaxie d’extrême droite avec les identitaires et les conspirationnistes.

Imaginaire et ratonnade des identitaires

A propos d’insécurité, la mouvance des identitaires vit son imaginaire plus profondément encore que le Front National. Pour lutter contre ce que l’imaginaire des identitaires appelle insécurité, ils se proposent de créer une nouvelle insécurité. Cette dernière devant être le fruit de militants d’extrême droite se retrouve acceptable à leurs yeux. Dans leur campagne « génération anti-racaille » ils se pensent investis d’une mission tout particulière –on retrouve ici le semi prophétisme que génère l’identité d’extrême. Leur ratonades ont ainsi pour but de lutter contre « la racaille » -qu’ils ne définissent d’ailleurs jamais- afin de poursuivre le travail de la police, qui n’est semble-t-il  pas assez violente à leurs yeux.[1] La ratonade est un exercice où l’extrême droite a toujours excellé, car il nécessite une désertion totale de la réalité au profit d’un monde imaginaire.   Afin de légitimer leurs agressions, les militants des groupuscules d’extrême droite type identitaires vont donc recouvrir une victime innocente du vêtement de l’ennemi imaginaire. Pendant une ratonade, l’agresseur ne voit donc pas une personne agressée face à lui, il pense se défendre face à un ennemi, il voit son imaginaire dans la cible de ses attaques. Recouvrir la réalité de son voile imaginaire est par essence ce que fait, et ce qui fait, l’extrême droite. L’imaginaire de l’extrême droite précède même son existence politique, dans le sens où c’est à cause du dit imaginaire que des individus vont se rassembler en groupuscules ou en parti. Pour l’extrême droite l’essence précède donc l’existence, ce qui est pour Sartre le propre de la conception d’un objet, alors que pour l’homme « l’existence précède l’essence »[2] . Le résultat est ainsi une abstraction intérieure qui considère des idées politiques sans considérer les réalités environnantes, du monde physique comme du monde intelligible.  Détachée des limites qu’impose le respect de la vie humaine –au nom d’une préférence nationale, religieuse ou autre-, la ratonade peut donc devenir le cœur du militantisme de ces groupuscules, tout comme, et du fait que, l’ennemi imaginaire est le cœur du monde imaginaire de l’extrême droite. Avant d’arriver au pouvoir cet exercice est réservé aux groupuscules, une fois le pouvoir conquis ce sont les partis politiques qui s’y emploient, avec en prime les moyens mis à sa disposition par l’Etat- néanmoins la logique reste la même[3]. On ne parle alors plus de ratonade mais de répression politique et idéologique.

L’imaginaire conspirationniste

Une autre frange de l’extrême droite, le conspirationnisme, sacralise tout autant cette logique de l’ennemi imaginaire. On peut même dire qu’il n’existe que pour cet ennemi. Sans volonté de construction idéologique quelconque, il se passionne d’un ennemi à l’autre pour toutes les folies de l’imagination. Le conspirationnisme, lui, a le mérite de la franchise, il admet n’avoir aucun intérêt pour la réalité. En effet, il pense étudier un ennemi qui dépasse de bien loin les questions de la vie quotidienne, voire même de l’entendement humain. Ce qui flatte l’ego du conspirationniste est que son imaginaire de traqueur de complot lui forge une identité quasi messianique, c’est sans doute pour cela qu’il se limite à une juxtaposition d’individus isolés, « militant » exclusivement sur internet. Le conspirationnisme ne fait pas l’effort de recouvrir la réalité de son imaginaire, comme le reste des mouvements d’extrêmes droites, il ne vit que dans l’ultra contemplation de l’imagination, comme s’il était paralysé par le monstre qu’il venait de découvrir. On ne peut d’ailleurs pas véritablement le définir le conspirationnisme comme un mouvement politique, même s’il est qualifiable d’extrême droite par une essence imaginariste précédant son existence politique, visant un ennemi fictif et luttant pour une réalité fictive car recouverte d’une voile imaginaire. Dans la logique conspirationniste, on peut d’ailleurs voir que cette mode politique repose sur deux erreurs fondamentales : penser les effets indépendamment des causes, et même confondre les effets avec les causes. Ces théories se focalisent sur des collusions entre monde politique, économique, parfois médiatique sans considérer qu’il s’agit de conséquences tout à fait naturelles du fonctionnement du capitalisme et de l’Etat, deux structures de pouvoir qui s’organisent par une séparation entre des classes sociales dominantes et des dominées. Les classes sociales dominantes sont toujours numériquement beaucoup moins nombreuses, elles fréquentent des lieux de sociabilités communs, elles ont des intérêts convergents, elles sont donc amenées à se côtoyer pour tirer le plus grand profit possible de leur position. Le conspirationnisme confond ainsi les effets du fonctionnement de la société capitaliste, avec les causes du fonctionnement de cette dernière. Les évolutions économiques et politiques sociétales vont faire se bousculer des groupes « en haut de la pyramide », mais ce ne sont pas ces groupes qui produisent ces dites évolutions. Ils sont les bénéficiaires et non les responsables du fonctionnement capitaliste[4]. Dans une vie politique à l’échelon local, là où la réalité reprend ses droits, ces deux figures du monde de l’extrême droite contemporaine retrouvent leur sens véritable : à savoir que le ratonneur y est considéré comme un criminel, et le conspirationniste comme un illuminé, celui qui tient le rôle de « fou du village »[5].

Du monde imaginaire à l’idéologie, la première marche vers le pouvoir

Pour finir sur la question idéologique, on peut donc voir la construction d’une idéologie telle que le nazisme, le fascisme, l’ultranationalisme ou autre, comme le résultat d’une concentration d’imaginaires. C’est-à-dire que l’évènement d’une formation idéologique est d’abord l’avènement d’un monde imaginaire. L’existence d’un monde imaginaire partagé va permettre la formation idéologique, puis partisane et groupusculaire qui va défendre cette idéologie. L’organisation en question va ensuite être le lieu où des individus peuvent vivre collectivement dans un imaginaire commun. Une fois au pouvoir, l’extrême droite va déployer son imaginaire, et agir comme si ce dernier était une réalité. L’écrivain et homme politique David Rousset, déporté en 1943, avait eu cette phrase terrible sur les camps de concentration : « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. »[6]. Les nazis ne vivaient pas dans la réalité, comme des hommes normaux ; ils étaient au contraire entièrement plongés dans un monde imaginaire, peuplé d’ennemis multiples avec une mission raciale vue comme prophétique et scientifique à accomplir. C’est toute la folie de leur imagination qui a permis la folie de leurs actions. Les individus normaux vivent dans le monde entouré de leurs semblables, le bon sens leur fait donc comprendre que l’égalité est inhérente au genre humain et que la liberté est inhérente à l’être humain. Il n’y a que dans l’imagination que l’on peut concevoir des races humaines avec leurs quelconques spécificités et hiérarchies, empêchant certains d’être libres, obligeant certains à être supérieurs.  Aujourd’hui, autour de nous, un imaginaire d’extrême droite s’installe, il n’est peut-être plus tout à fait celui du nazisme, mais derrière l’islamophobie, l’homophobie et la xénophobie, se cache une idée de pureté éthique qui n’est pas si éloignée que ça de l’idée de pureté raciale. L’histoire nous montre que lorsqu’un imaginaire s’installe, comme celui de l’antisémitisme des années trente en Europe ou de l’anticommunisme des années 1970 en Amérique Latine,  l’extrême droite peut fonctionner comme un rouleau compresseur vers le pouvoir. Il est ensuite bien difficile de l’en faire partir. Quand un tel imaginaire s’installe, il porte au pouvoir, ou des partis, ou des actes et des politiques d’extrême droite qui émanent de partis et d’individus n’étant pas traditionnellement liés à ce courant politique. Remettre en cause cet imaginaire c’est donc commencer le barrage qui doit empêcher l’extrême droite de passer. Notre conscience de la réalité, de l’humain et du monde, est donc cette action qui consiste à entreprendre la résistance antifasciste, car les idées inhumaines seront toujours à détruire et les individus qui les défendent seront toujours à contredire.

Douar ha Frankiz

  1. Pour mieux comprendre cette mouvance, cf. article d’Emmanuel Casajus sur la réinterprétation des signes et la propagande culturelle des identitaires. Pour pousser la réflexion, le même auteur vient également de publier un livre sur cette thématique chez L’Harmattan Le Combat Culturel, Images et actions chez les Identitaires, 2014. []
  2. Jean Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1945. []
  3. Toujours dans la logique de « l’ennemi objectif » analysé par Hannah Arendt et cité dans la première partie de l’article. []
  4. A voir sur le sujet un très bon article des camarades d’Alternative Libertaire []
  5. Et juste pour le plaisir un best-of des absurdités conspirationnistes []
  6. David Rousset, L’univers concentrationnaire, 1946. []

Un commentaire »

Laisser un commentaire »