Petite histoire de l’antifascisme contemporain

12 janvier 2013 2 Imprimer ce billet Imprimer ce billet

scalp indienLes années 1980

Si c’est en 1983, à Dreux, que le Front National (FN) commence sa percée électorale, il faut attendre 1984 pour qu’une véritable riposte ait lieu lors de la venue de Le Pen à Toulouse, avec un attentat contre la salle où il devait faire un discours. Cet attentat est revendiqué au nom du SCALP, Section Carrément Anti Le Pen, une étiquette utilisée le 5 juin de la même année pour rassembler en marge d’une manifestation unitaire toutes les personnes décidées à en découdre avec le FN. Le FN est alors majoritairement perçu par la classe politique comme un épiphénomène réductible à une simple réaction face à la gauche au pouvoir ; pourtant, ceux qui suivent depuis plusieurs années les activités liées à l’extrême droite estiment que le FN représente une force en devenir, à la différence du poujadisme des années 1960, car il a acquis, tant d’un point de vue théorique (avec l’apport de la Nouvelle Droite) que politique (en réunissant différents courants extrémistes et aussi des cadres de la droite traditionnelle) une base solide qui lui permet de se positionner comme une force politique neuve. La montée du Front national correspond par ailleurs à l’abandon par la gauche de tout projet de transformation économique et sociale et son adaptation aux doctrines libérales. Dans le même temps, de nombreux groupes et groupuscules fascisants ou néo-nazis s’agitent et remplissent la rubrique des faits divers…
En réaction, une fraction radicalisée de la jeunesse qui ne supporte plus la passivité générale face à la montée de l’extrême droite se retrouve au sein de groupes autonomes antifascistes, les Scalp(1), groupes qui se réunissent en octobre 1987 dans une Coordination Nationale Anti-Fasciste (CNAF). En 1989, elle publie un appel dans lequel elle rappelle que « c’est l’abandon des valeurs progressistes, d’égalité, de justice qui est à l’origine de la montée du FN ». (pour plus de précision sur cette période, voir ici)

Les années 1990
Si la Cnaf disparaît au début des années 1990, par défaut de coordination et manque d’organisation, la volonté de construire un courant antifasciste révolutionnaire reste intacte, et le Réseau No Pasaran, héritier de la Cnaf, est créé en 1992. Cependant, l’échec de la Cnaf permet à la LCR de monter en mai 1990 l’« Appel des 250 contre le fascisme », qui se place clairement dans la continuité de l’antifascisme d’avant-guerre et dans une stratégie de « front unique »(2). De cet appel émerge un an plus tard le mouvement Ras l’Front. Du côté de la Cnaf, on hurle à la manipulation politique, tandis que les animateurs de l’Appel traitent les Scalp d’« irresponsables ». Peu de temps après, afin de ne pas être en reste, le PS tente, en créant le Manifeste contre le Front national, une OPA sur ce mouvement antifasciste républicain naissant, le poussant dans sa logique ultime en faisant de l’adhésion au PS la seule riposte possible à la montée du FN. Ainsi, tout au long des années 1990, coexistent trois visions de l’antifascisme :
1) l’antifascisme radical (No Pasaran, Scalp, REFLEXes, FTP3) qui analyse la montée de l’extrême droite comme une conséquence directe du système capitaliste, et n’envisage donc la lutte contre le FN que dans le cadre d’une lutte globale contre le système et l’État français, qui reprend à son compte des propositions du FN. Il préconise l’investissement du champ social, le harcèlement de terrain contre le FN et le refus des élections comme unique solution pour combattre la montée de l’extrême droite ;
2) l’antifascisme frontiste (Ras l’Front) : tout en reprenant certaines analyses de l’antifascisme radical sur la responsabilité du capitalisme dans la montée du FN, cet antifascisme propose un vaste front de lutte de toute la gauche contre le FN, en combinant travail de terrain dans le domaine social et soutien aux partis de gauche lors des élections ;
3) l’antifascisme électoral (Manifeste contre le FN, SOS-Racisme) : cet antifascisme ne propose qu’une lutte électorale contre le FN, par un vote systématique pour la gauche et le PS. Il est favorable au « front républicain », c’est-à-dire à l’alliance gauche-droite contre le FN, posant ce dernier en mal absolu et refusant d’analyser la pénétration de ses idées dans les propositions des autres structures politiques, y compris le PS.
Durant toutes les années 1990, l’antifascisme est ainsi à la mode, et mis à toutes les sauces : outil de promotion pour certains (journalistes, artistes) qui voient là une façon de s’assurer un succès médiatique à peu de frais, il est surtout instrumentalisé à des fins politiciennes par des partis qui ne s’encombrent pas de contradictions. Ces partis cherchent par exemple à faire interdire le FN par décret, au nom de la liberté et de la démocratie, ou ils dénoncent le programme du FN tout en en reprenant des pans entiers dans leur politique en matière d’immigration ou de contrôle social. En 1995, le FN fait 15% et la droite revient au pouvoir : la « gauche » lance alors des « comités de vigilance » et se pose comme le champion de la défense de la démocratie, afin de provoquer des dissensions au sein de la droite sur les alliances avec le FN. Aux élections législatives anticipées de mars 1997, près de cent triangulaires (un candidat de gauche, un de droite et un FN) servent majoritairement la gauche : considéré comme incapable d’arriver au pouvoir, l’épouvantail Le Pen sert surtout de ferment unitaire pour les partis de gauche, en faisant taire toute voix discordante sur les politiques menées. Pour les antifascistes radicaux, pas question de participer à ces mascarades électorales : aussi sont-ils accusés de « faire le jeu du Front national » quand ils manifestent pour rappeler avec force les responsabilités des uns et des autres dans la montée du FN. Si les grandes manifestations nationales antifascistes de cette époque, qui rassemblent plusieurs milliers de personnes, ne permettent au plus grand nombre que d’exprimer une indignation morale éphémère, le travail de terrain mené par les collectifs locaux, Scalp ou Ras L’Front, a souvent porté ses fruits, et quelques opérations font mal au FN : banderole « non au fascisme » le premier mai 1995 au moment du discours de Le Pen (Ras L’Front), torpillage du voyage de Le Gallou au Québec en 1994 (Reflex), blocage du train FN pour Carpentras en 1995 (Ras l’Front), murage de la librairie d’extrême droite l’Æncre en 1997 (Scalp), sabotages contre les locaux du FN (FTP)… Ce travail de terrain, cette lutte continue et parfois violente sur les marchés et dans les quartiers, voilà ce qui freina sans doute le plus l’ascension du Front.

Les années 2000

En 1999, la scission au sein du Front national et sa baisse d’audience momentanée (commentée à l’époque comme définitive) est vécue comme une victoire par bon nombre d’antifascistes, et entraîne un relâchement généralisé de la vigilance et de la lutte antifascistes. Les comités de vigilance disparaissent, les médias décident de ne plus parler de l’extrême droite, le réseau Ras l’Front se délite. Alors que peu d’entre eux avaient prévu le divorce Le Pen et Mégret, la plupart prédisent la disparition à terme de l’extrême droite française telle qu’elle existait depuis la fin des années 1980. Or, si effectivement l’événement a pu causer une faiblesse momentanée du FN, il a également permis, avec l’expérience désastreuse du MNR, de radicaliser une frange de l’extrême droite française. Seuls ceux qui avaient appréhendé le phénomène de l’extrême droite dans sa globalité restent dynamiques et actifs : car par ailleurs, l’extrême droite radicale n’a pas été ralentie dans ses activités par la scission frontiste, et face à elle, les antifascistes radicaux sont restés mobilisés. Trop rapidement enterré, le Front national, en dépit d’une certaine perte d’audience et de nombreux moyens financiers et humains, continue à œuvrer. Une redistribution du pouvoir interne, au sein de l’appareil politique lepéniste, permet de lentement faire face au chaos qui suit la scission. Englués dans leurs combats pour le pouvoir, les partis de gouvernement oublient momentanément l’extrême droite tout en poursuivant leur politique, souvent de la manière la plus réactionnaire. Avec la scission, le discours sur la lepénisation des esprits a également disparu du débat politique ; dans le même temps, l’incapacité de la gauche institutionnelle à construire un projet politique de gauche et la volonté de la droite de durcir son discours favorisent de manière insidieuse mais constante la récupération des thématiques d’extrême droite par l’ensemble de la classe politique nationale. Lors des élections présidentielles de 2002, la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen, et la défaite cuisante du socialisme libéral modifient les enjeux politiques à venir. Le candidat de la droite, Jacques Chirac est présenté comme le seul rempart contre le fascisme et est élu triomphalement avec un score jamais atteint lors d’élections présidentielles. L’hystérie collective anti-FN qui secoue la France entre les deux tours retombe comme un soufflé non sans laisser de traces, notamment dans le petit monde des libertaires, dont certaines franges n’ont pas hésité à pro- poser le vote Chirac comme alternative à l’extrême droite… Sacralisés et confortés lors de cette échéance électorale, Chirac et la droite institutionnelle n’ont de cesse de briser toute contestation sociale (« Ce n’est pas la rue qui gouverne »). Devant le succès du FN, la droite tente désormais de radicaliser ses politiques en matière de sécurité intérieure et d’immigration et présente une politique plus que complaisante avec le patronat (droit du travail, casse sociale, retraite, sécurité sociale). La thématique de « l’insécurité », anciennement chasse gardée du FN, est devenue l’enjeu politique majeur de tous les partis politiques français, de gauche comme de droite. Au niveau international, les attentats du 11 septembre 2001 influent sur la politique nationale de la France et de l’Europe entière. Désormais, le phénomène fantasmé de l’insécurité, couplé à la menace « terroriste », permet toutes les dérives sécuritaires. C’est également l’entrée en scène de Nicolas Sarkozy : son passage au ministère de l’intérieur lui permet de construire son image de représentant d’une « droite décomplexée » qui reprend à son compte la quasi-totalité des propositions et des analyses du FN. Face à la montée en puissance du phénomène, l’antifascisme républicain ne parvient pas à se recycler en « anti-sarkozysme », et pour cause : il paye là sa volonté passée d’opposer de façon systématique le « fascisme » du FN aux partis « républicains » de gauche comme de droite. Un personnage comme Sarkozy, pur produit de la droite institutionnelle, au passé vierge de toute compromission ou erreur de jeunesse, peut ainsi aisément « affronter » Le Pen à la télé, et reconnaître implicite- ment au FN la pertinence de son programme, qu’il promet d’appliquer, mais « avec humanité » ! Si, dans ce contexte, le FN peine à retrouver une place dans le paysage politique (même les provocations verbales d’un Le Pen fatigué ne parviennent plus à assurer sa visibilité médiatique) et si les luttes inter- nes pour l’après-Le Pen provoquent des dissensions et des départs qui affaiblissent l’appareil, l’extrême droite extra-parlementaire connaît elle un regain de vigueur. Les Identitaires, apparus en 2003(4), lancent des campagnes médiatiques (soupe au cochon, campagne contre le groupe de rap Sniper…), qui connaissent un succès variable mais leur assurent ainsi une certaine visibilité, renforcée par une utilisation forcenée mais habile d’Internet, qui sert de loupe grossissante à la moindre de leurs initiatives. Depuis quelques années déjà, on note chez les nationalistes la volonté de se développer et de s’implanter localement, et ce d’autant plus que les rêves de victoire au niveau national se dissipent : ouverture de structures d’accueil (Maison de l’Identité à Lille, bars, salles de sport ou associations culturelles un peu partout), organisation de concerts ou d’événements publics (manifs, rassemblements, collages), agressions organisées contre des individus ou des initiatives de gauche (cf. action contre les cercles du silence). Certains groupes cherchent aussi, de différentes façons, à « s’incruster » lors de manifestations, comme ce fut le cas lors des manifs en soutien à la Palestine, ou à l’occasion de manifs étudiantes. Par ailleurs, on voit ressurgir, en particulier en milieu rural, des groupes informels, peu ou pas structurés politiquement, qui rassemblent autour d’un « ancien » de jeunes, voire très jeunes militants et qui, par leur violence, représentent une véritable nuisance. L’extrême droite est donc redevenue « invisible » pour les médias et le monde politique institutionnel, tout en retrouvant une certaine activité militante que la domination du FN sur le milieu avait écrasé pendant des années. En réaction, et alors que l’antifascisme républicain a définitivement été enterré, de petits groupes, Scalp ou autres, récemment créés ou non, existent pour s’opposer à cette implantation locale.

Souvent basés sur un noyau affinitaire, proches de la scène contre-culturelle, ces groupes allient dans leur pratique confrontation directe avec l’extrême droite et travail de recherche sur les groupes qui la représentent localement. Les principales difficultés rencontrées par les groupes antifascistes sont :
– la non-reconnaissance de l’antifascisme comme terrain de lutte politique (on connaît la chanson : « Les fafs ne représentent rien », « Le vrai problème c’est les partis au pouvoir »…) ;
– la réduction du travail antifasciste à celui de vigiles de l’extrême gauche (« Venez vite, les fafs sont là ! »)
– un relatif isolement des groupes, ou du moins une certaine faiblesse des liens entre les groupes.
Bien sûr, ces difficultés varient selon les régions, mais on les retrouve, à des degrés divers, dans presque toutes les villes. C’est aussi à partir de 2003 qu’un rendez-vous annuel est lancé à tous les antifascistes radicaux le 9 mai, pour se mobiliser contre la manifestation qu’organisent différents groupes de l’extrême droite radicale à cette date depuis 1995. Plus qu’une simple réaction à la manif des fachos, cette mobilisation unitaire antifasciste est l’occasion de rassembler les différentes forces antifascistes (Scalp, CNT, Ras l’Front, libertaires…), et de montrer à l’extrême droite que la rue ne lui appartient pas. Les années 2000 voient aussi se développer une forme d’antifascisme virtuel, en réponse à la présence massive de l’extrême droite sur la Toile, avec les limites qu’implique cette forme de lutte où l’engagement se fait par écran interposé : pour le moment, les groupes nationalistes en sortent certainement gagnants, puisqu’ils réussissent à faire croire aux antifascistes qui ont déserté la lutte de terrain et ne jurent que par Internet une grande partie des mensonges qu’ils diffusent. L’information antifasciste un peu sérieuse se retrouve elle-même noyée dans la masse, et on ne compte plus les sites qui se contentent du copier-coller pour rendre compte de l’activité supposée de l’extrême droite et ne savent pas faire la différence entre promotion virtuelle et danger réel.

Les années 2010

Avec l’arrivée à la tête du FN de Marine Le Pen en 2010 et son opération de « dédiabolisation » (en grande partie réussie grâce à une complaisance singulière des grands médias à l’égard de sa personne, qui voit dans ce sang neuf la preuve de la modernisation du parti d’extrême droite), le FN revient sur le devant de la scène et occupe à nouveau l’espace médiatique. S’appuyant sur l’échec programmé de la droite au pouvoir, il se pose plus que jamais comme l’ultime recours. La Le Pen fait le choix d’une rupture assez radicale avec toute la vieille garde frontiste et lance la campagne présidentielle avec une équipe resserrée et en grande partie renouvelée. Des personnages passe-partout (comme Florian Philippot) ou médiatique un peu has-been (comme Gilbert Collard) viennent poser sur la photo d’un parti qui a perdu en identité politique et en structure militante de terrain ce qu’il a gagné dans les urnes : jamais le FN n’aura été aussi faible dans la rue (mettant par exemple 3000 personnes à tout casser pour la manifestation du 1er mai à Paris, contre 10 fois plus dans les années 1990) que depuis qu’il explose ses résultats électoraux (jamais le FN n’a obtenu de résultats élevés de façonaussi constante, et dans toutes les échéances électorales). Face à cette mutation du FN, les antifascistes radicaux sont assez démunis, car l’ennemi n’est quasiment plus présent physiquement mais seulement médiatiquement et électoralement ; pour l’antifascisme « républicain », la banalisation de sa présence dans les médias ainsi que la surenchère de la droite sur les questions de sécurité et d’immigration en font plus que jamais en apparence un parti comme les autres. Les mobilisations anti-FN sont donc devenus rares, et n’ont pas mobilisées les foules : à peine 2000 personnes à Tours lors du congrès du FN en 2010, quelques centaines lors des rassemblements qui ont été organisés par-çi par-là lors de les campagnes électorales de 2012.
Dans le même temps, l’extrême droite radicale semble retrouver une certaine vigueur. Autour des Identitaires d’abord, puis des JNR d’Ayoub ensuite, c’est maintenant au sein des Jeunesses nationalistes de Gabriac que les jeunes nationalistes agités, les plus susceptibles de vouloir « reprendre la rue », se regroupent et arrivent à faire parler d’eux (là encore avec le soutien actif des journalistes, comme le montre l’occupation du chantier de la mosquée de Poitiers, l’extrême droite fait toujours vendre !), surfant principalement sur la vague de l’islamophobie actuellement à la mode. Face à eux, les groupes antifascistes radicaux continuent, comme dans les années 2000, à se mobiliser, mais dans une indifférence assez générale des groupes politiques organisés qui peinent à donner à l’antifascisme la place qu’il devrait avoir. L’antifascisme contemporain arrive à un moment crucial de son histoire : après l’émergence dans les années 1980, la consécration dans les années 1990, la traversée du désert des années 2000, il lui faut pour la prochaine décennie retrouver un nouveau souffle…

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